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19 avril 2014 6 19 /04 /avril /2014 10:24

«Tout le monde veut vivre au sommet de la montagne, sans soupçonner que le vrai bonheur est dans la manière de gravir la pente... le secret d'une bonne vieillesse n'était rien d'autre que la conclusion d'un pacte honorable avec la solitude.»

Gabriel Garcia Marquez (Cent ans de solitude)

Un coup d'éclair dans un ciel serein. Gabriel Garcia Marquez s'en est allé sur la pointe des pieds. «Présidents, écrivains et célébrités, lit-on dans une dépêche de l'AFP, ont rendu un hommage général au prix Nobel colombien de littérature, Gabriel Garcia Marquez, géant des lettres latino-américaines. Le président colombien a estimé que «les géants ne meurent jamais Le président américain: J'ai eu le privilège de le rencontrer une fois à Mexico où il m'a offert un exemplaire dédicacé du livre que je chéris encore aujourd'hui». Le président mexicain a estimé qu' «avec son oeuvre, Garcia Marquez a rendu universel le réalisme magique latino-américain, marquant la culture de notre temps». Pour le président du Venezuela, «Gabo a laissé son empreinte spirituelle gravée dans la nouvelle ère de notre Amérique». La romancière chilienne Isabel Allende a dit que Garcia Marquez «fut la voix qui a raconté au monde qui nous sommes et a nous a montré à nous Latino-américains qui nous sommes dans le miroir de ses pages». «La seule consolation est que son oeuvre est immortelle».(1)



Qui est Gabriel Garcia Marques?

Aîné de onze enfants, Gabriel Garcia Marquez est né le 6 mars 1927, à Aracataca, un village perdu entre les marigots et les plaines poussiéreuses de la côte caraïbe colombienne. Dans l'oeuvre de Gabo, Aracataca deviendra Macondo, un endroit mythique mais réel, L'Espagnol sud-américain a fait de «macondiano» un adjectif pour décrire l'irrationnel du quotidien sous ces latitudes. Gerald Martin explique l'importance qu'eut pour le futur écrivain son village et en particulier sa maison: «pleine de monde - grands-parents, hôtes de passage, serviteurs, indiens -, mais également pleine de fantômes». Le garçon sera élevé par ses grands-parents. Sa formation intellectuelle ainsi qu'un certain sens de la démesure lui viennent du colonel Marquez, son grand-père libre-penseur qui, pour meubler l'ennui d'un temps immobile, lui ressassait inlassablement ses souvenirs de la guerre des Mille Jours: une dévastatrice guerre civile qui, entre 1899 et 1902...» (2)

Gabriel Garcia a certainement été marqué par la puissance symbolique de la Révolution algérienne qui a pu être pour lui une source d'inspiration du fait de la proximité des luttes anti-impérialistes et anticoloniales. Nous lisons: «En 1957, Il arrive à Paris en pleine guerre d'Algérie, fréquente les milieux du FLN et, pour délit de faciès, s'expose ainsi aux «ratonnades» alors pratiquées par la police française. (...) Entre-temps, Garcia Marquez est revenu en Amérique latine. En 1961, Garcia Marquez, qui travaille pour l'agence de presse cubaine Prensa Latina, effectue en journaliste et en ami du nouveau régime castriste une première visite à Cuba. (...)»(2)

«L'auteur latino-américain le plus lu au monde a tourné, lit-on dans une dépêche de l'AFP, la page: Gabriel Garcia Marquez, décédé jeudi à l'âge de 87 ans, a incarné l'âme du «réalisme magique», un courant littéraire témoin d'un continent agité. Il a baigné durant toute son enfance dans une culture tropicale mêlant indigènes, esclaves d'Afrique et colons espagnols. Ces légendes aux parfums exotiques ont inspiré une oeuvre immense de contes, nouvelles et romans. Son chef-d'oeuvre, Cent ans de solitude, traduit en 35 langues a été vendu à plus de 30 millions d'exemplaires. En 1982, date de la consécration, il obtient le prix Nobel de littérature. La célèbre académie salue une oeuvre «où s'allient le fantastique et le réel dans la complexité riche d'un univers poétique reflétant la vie et les conflits d'un continent». Dans son discours, l'écrivain, venu chercher sa récompense à Stockholm symboliquement revêtu du liqui-liqui, tenue traditionnelle de sa région, a souligne sa volonté de décrire une «réalité qui n'est pas de papier». (...) Décrivant le journalisme comme «le plus beau métier au monde», il s'est illustré comme un admirateur de la révolution cubaine et défenseur des victimes des dictatures militaires d'Amérique du Sud. Correspondant de l'agence de presse cubaine Prensa Latina à Bogota, il a été l'ami personnel de Fidel Castro auquel il a souvent rendu visite à La Havane. «Je suis fondamentalement un écrivain, un journaliste, pas un politique», avait-il rétorqué un jour, assurant préférer agir dans l'ombre. Selon lui, cela aurait permis la libération discrète de plusieurs prisonniers politiques cubains.(3)



Les bonnes causes de Gabo

On dit, rapporte l'encyclopédie Wikipédia, que les opinions politiques et idéologiques de García Márquez ont été influencées par les histoires de son grand-père Nicolás Márquez. Cette influence s'est traduite sur ses vues politiques aussi bien que sur sa technique littéraire, de telle sorte que «de la même façon que sa carrière d'écrivain s'est construite à ses débuts par une opposition assumée au statu quo littéraire colombien, les opinions socialistes et anti-impérialistes de García Márquez se sont construites en opposition au statu quo global dominé par les États-Unis». Grâce à la reconnaissance internationale, García Márquez, l'écrivain colombien, a pu jouer le rôle de médiateur entre le gouvernement colombien et la guérilla, dont le M-19, les Farc et l'Armée de libération nationale (ELN)».(4)

«Il accepte également de devenir membre du Second Tribunal Russell qui enquête sur des crimes de guerre internationaux et les juges. Dans les années 1970, l'écrivain colombien publie trois articles sur la Révolution des OEillets du Portugal, à laquelle il apporte son soutien. La popularité de ses écrits a également conduit García Márquez à nouer des amitiés avec certains dirigeants puissants, dont l'ancien président cubain Fidel Castro. Il est à noter que García Márquez s'est battu pendant plusieurs années pour que le gouvernement cubain relâche la majorité de ses prisonniers, (...) Par ailleurs, en raison de sa notoriété et de ses opinions tranchées sur l'impérialisme américain, García Márquez a été étiqueté comme étant un élément subversif et, pendant plusieurs années, s'est vu refuser des visas par les autorités d'immigration américaines.» (4) Ami de Fidel Castro, il n'avait jamais fait mystère de ses convictions de gauche. Il laisse derrière lui une oeuvre prolifique. Ses romans se sont vendus à des dizaines de millions d'exemplaires, ce qui faisaient de lui l'un des auteurs les plus connus, sinon le plus connu, d'Amérique latine, Garcia Marquez, meurtri et révolté par la dictature installée au Chili depuis le coup d'Etat du général Pinochet en septembre 1973, se refuse, pour un temps, à écrire de nouveaux romans et préfère s'engager dans ce qu'il appelle «la guerre de l'information». Il contribue dans son pays à la création d'une revue indépendante, Alternativas, fustige le capitalisme et l'impérialisme, prend la défense du tiers-monde et soutient publiquement, sans états d'âme apparents, le régime de Fidel Castro.»(4)

Le roman sud-américain et l'apport de Gabriel Garcia Marques

Sa vocation pour les lettres remonte au début des années 1960 lorsqu'il s'installe au Mexique et après une rencontre avec son grand ami, l'écrivain mexicain Carlos Fuentes. «Un après-midi, nous nous sommes assis devant chez moi et nous nous sommes dit: «Qu'est-ce qu'on va faire? Et nous avons décidé d'écrire des romans le sort en était jeté», a confié l'auteur colombien.

«J'écris pour que mes amis m'aiment», se plaisait à répéter ce petit homme moustachu surnommé affectueusement «Gabo» par ses proches. Garcia Marquez n'est pas dupe. «Je suis un romancier, disait-il, et nous, les romanciers, ne sommes pas des intellectuels, mais des sentimentaux, des émotionnels. Il nous arrive à nous, Latins, un grand malheur. Dans nos pays, nous sommes devenus en quelque sorte la conscience de notre société. Et voyez les désastres que nous provoquons. Ceci n'arrive pas aux Etats-Unis, et c'est une chance. Je n'imagine pas une rencontre au cours de laquelle Dante parlerait d'économie de marché.»(3)

Justement, sur le Monde diplomatique on découvre le rôle de Carlos Fuentes, un autre prix Nobel dans la formation des imaginaires des auteurs sud-américains nobélisés. «Lorsque Fuentes a commencé à écrire, les jeunes écrivains d'Amérique latine étaient, pour ainsi dire, sommés de choisir leur camp: on devait prendre parti pour le réalisme ou pour l'imaginaire, le fantastique; pour l'ancrage dans la réalité nationale ou pour l'ouverture cosmopolite; pour la littérature engagée ou pour de pures recherches formelles. Ils furent quelques-uns, autour de lui (le Colombien Gabriel García Márquez, l'Argentin Julio Cortázar, le Péruvien Mario Vargas Llosa, le Cubain José Lezama Lima), à choisir de ne pas choisir, à entreprendre de surmonter ces antinomies figées, et à réconcilier ce que la doxa s'obstinait à opposer. On a nommé cela le boom du roman latino-américain, en réalité, le plus prodigieux renouvellement de l'art du roman, probablement, qui ait surgi dans la seconde moitié du XXe siècle. (...)» (5)


A bien comprendre la « stratégie » de leur réplique avec les armes de l’esprit, ces auteurs prolifiques ont fait de leur patrimoine spolié du fait des invasions coloniales, une cinquième colonne dans la littérature occidentale. Nous lisons :«La conquête hispanique du Nouveau Monde fut sanglante, destructrice? Oui, mais il en est né une civilisation métissée, vivante, riche de sa diversité. Les sociétés précolombiennes ont été anéanties? Oui, mais l'imaginaire indien est passé dans la langue des vainqueurs, à l'instar de ces églises mexicaines où le paradis des indigènes se propulse dans l'iconographie catholique imposée. Les intellectuels les plus radicaux, en Amérique latine, ont parfois pu lui reprocher ses positions un peu trop sagement sociales-démocrates,.. Notons que Fuentes, pour autant, n'a jamais cessé de dénoncer l'impérialisme des Etats-Unis, la domination imposée à l'Amérique latine. Il ne fut pas de ceux, nombreux, qui ont glissé de la légitime critique antitotalitaire à l'acceptation de l'ordre mondial établi; ce fut même le sens profond de sa rupture avec Vargas Llosa ou de sa légendaire querelle avec Octavio Paz.» (5)

Cent ans de solitude

C’est le roman qui donna la réputation et la gloire à Gabo, il fut traduit en 35 langues. «Dès sa publication en 1967, à Buenos Aires, l'engouement rencontré par Cent ans de solitude est extraordinaire. «A la fois épopée familiale, roman politique et récit merveilleux, c'est «le plus grand roman écrit en langue espagnole depuis Don Quichotte», selon le poète chilien Pablo Neruda. L'écrivain y déploie, sans une seconde d'enlisement ni de distraction, son langage puissant, à la fois exubérant et parfaitement maîtrisé. Depuis, la fondation du village fictif de Macondo se déploie sur six générations. Toute l'Amérique latine se reconnaîtra bientôt dans cette saga héroïque et baroque. Cinq ans après sa sortie» (4)

Cent ans de solitude (titre original: Cien años de soledad) souvent cité comme le texte le plus représentatif du réalisme magique, faisant cohabiter plusieurs genres littéraires et juxtaposant un cadre historique avéré et des références culturelles vraisemblables à des éléments surnaturels ou irrationnels. Il narre le parcours de la famille Buendia sur six générations, habitant le village imaginaire de Macondo et acculée à vivre cent ans de solitude par la prophétie du gitan Melquíades. Elle va ainsi traverser les guerres et les conflits propres à l'histoire colombienne. Tout au long du roman, tous les personnages semblent prédestinés à souffrir de la solitude comme une caractéristique innée à la famille Buendia. Le village même vit isolé de la modernité, toujours en attente de l'arrivée des gitans qui amènent les nouvelles inventions; et l'oubli, fréquent dans les événements tragiques récurrents dans l'histoire de la culture que présente l'oeuvre.(;..) Une autre particularité très intéressante de ce livre est l'association du surnaturel avec un certain nombre de fragments de la Bible et de la tradition catholique, comme son évolution depuis la création de Macondo (Genèse) jusqu'à sa destruction par des «vents babyloniens» (Apocalypse)».(4)


Cent ans de solitude, écrit Pierre Maury, est aussi celui qui condense l'essentiel de son univers imaginaire inspiré du réel, en même temps qu'il porte à leur plus haut degré ses qualités narratives et stylistiques Dans sa préface à l'édition française, Albert Bensoussan écrivait: «Gabriel García Márquez, fasciné par l'absolu de l'écriture et la puissance du verbe, en modelant dans le tohu-bohu génésiaque Cent ans de solitude, s'est voulu Créateur, en majuscule et en majesté, maître souverain d'un monde inscrit dans l'Histoire.» La première phrase est un tour de force. L'écrivain y convoque, dans un temps dont nous ignorons encore tout, le futur et le passé: «Bien des années plus tard, face au peloton d'exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l'emmena faire connaissance avec la glace.» (6)


Que devons-nous retenir de Gabo?

Peut-être cet hymne à l'amour en forme de testament: ««Si pour un instant Dieu oubliait que je suis une marionnette de chiffon et m'offrait un bout de vie, je profiterais de ce temps le plus que je pourrais. (...) J'accorderais de la valeur aux choses, non pour ce qu'elles valent, mais pour ce qu'elles signifient. Je dormirais peu, je rêverais plus, j'entends que pour chaque minute dont nous fermons les yeux, nous perdons soixante secondes de lumière. (...) Si Dieu me faisait présent d'un bout de vie, je me vêtirais simplement, m'étalerais à plat ventre au soleil, en laissant non seulement mon corps à découvert, mais aussi mon âme. (...) Je ne laisserais pas un seul jour se terminer sans dire aux gens que je les aime, que je les aime.»(7)


«Aux hommes, je prouverais combien ils sont dans l'erreur de penser qu'ils ne tombent plus amoureux en vieillissant, sans savoir qu'ils vieillissent en ne tombant plus amoureux. Aux anciens, j'apprendrais que la mort ne vient pas avec la vieillesse, mais avec l'oubli. J'ai appris tellement de choses de vous autres, les humains... (...) J'ai appris que lorsqu'un nouveau-né serre avec son petit poing, pour la première fois le doigt de son père, il l'a attrapé pour toujours. J'ai appris qu'un homme a le droit de regarder un autre d'en haut seulement lorsqu'il va l'aider à se mettre debout. Dis toujours ce que tu ressens et fais ce que tu penses. (...) Si je savais que ce sont les derniers moments où je te vois, je dirais «je t'aime» et je ne présumerais pas, bêtement, que tu le sais déjà. (...) Le demain n'est garanti pour personne, vieux ou jeune. Aujourd'hui est peut être la dernière fois que tu vois ceux que tu aimes. Alors n'attends plus, fais-le aujourd'hui. (..) Il y a tellement de choses que j'ai pu apprendre de vous autres...Mais en fait, elles ne serviront pas à grande chose, car lorsque l'on devra me ranger dans cette petite valise, malheureusement, je serai mort». (7)

Tout est dit. Gabriel Marques est mort, mais il continue de vivre à travers ses œuvres. Dans mille ans on relira avec plaisir cent ans de solitiude, pendant que les princes qui gouvernent- dans leur immense majorité- le monde ne seront plus que des mauvais souvenirs



1. Présidents et célébrités rendent hommage à Garcia Marquez AFP 18.04.14


2. http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2014/04/17/l-ecrivain-gabriel-garcia-marquez-est-mort_4401388_3382.html


3. Biographie de Gabriel Garcia Marquez: AFP jeudi 17 avril 2014


4. Gabriel Garcia Marques: Encyclopédie Wikipédia


5. Guy Scarpetta: http://www.monde-diplomatique.fr/2013/07/SCARPETTA/49350


6. Pierre Maury http://www.lesoir.be/523808/ article/culture/livres/2014-04-17/cent-ans-solitude-chef-d-oeuvre-gabriel-garcia-marquez

7. Gabriel Garcia Marquez : lettre d’adieux à ses amis

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique enp-edu.dz

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19 avril 2014 6 19 /04 /avril /2014 10:20

«Tout le monde veut vivre au sommet de la montagne, sans soupçonner que le vrai bonheur est dans la manière de gravir la pente... le secret d'une bonne vieillesse n'était rien d'autre que la conclusion d'un pacte honorable avec la solitude.»

Gabriel Garcia Marquez (Cent ans de solitude)

Un coup d'éclair dans un ciel serein. Gabriel Garcia Marquez s'en est allé sur la pointe des pieds. «Présidents, écrivains et célébrités, lit-on dans une dépêche de l'AFP, ont rendu un hommage général au prix Nobel colombien de littérature, Gabriel Garcia Marquez, géant des lettres latino-américaines. Le président colombien a estimé que «les géants ne meurent jamais Le président américain: J'ai eu le privilège de le rencontrer une fois à Mexico où il m'a offert un exemplaire dédicacé du livre que je chéris encore aujourd'hui». Le président mexicain a estimé qu' «avec son oeuvre, Garcia Marquez a rendu universel le réalisme magique latino-américain, marquant la culture de notre temps». Pour le président du Venezuela, «Gabo a laissé son empreinte spirituelle gravée dans la nouvelle ère de notre Amérique». La romancière chilienne Isabel Allende a dit que Garcia Marquez «fut la voix qui a raconté au monde qui nous sommes et a nous a montré à nous Latino-américains qui nous sommes dans le miroir de ses pages». «La seule consolation est que son oeuvre est immortelle».(1)



Qui est Gabriel Garcia Marques?

Aîné de onze enfants, Gabriel Garcia Marquez est né le 6 mars 1927, à Aracataca, un village perdu entre les marigots et les plaines poussiéreuses de la côte caraïbe colombienne. Dans l'oeuvre de Gabo, Aracataca deviendra Macondo, un endroit mythique mais réel, L'Espagnol sud-américain a fait de «macondiano» un adjectif pour décrire l'irrationnel du quotidien sous ces latitudes. Gerald Martin explique l'importance qu'eut pour le futur écrivain son village et en particulier sa maison: «pleine de monde - grands-parents, hôtes de passage, serviteurs, indiens -, mais également pleine de fantômes». Le garçon sera élevé par ses grands-parents. Sa formation intellectuelle ainsi qu'un certain sens de la démesure lui viennent du colonel Marquez, son grand-père libre-penseur qui, pour meubler l'ennui d'un temps immobile, lui ressassait inlassablement ses souvenirs de la guerre des Mille Jours: une dévastatrice guerre civile qui, entre 1899 et 1902...» (2)

Gabriel Garcia a certainement été marqué par la puissance symbolique de la Révolution algérienne qui a pu être pour lui une source d'inspiration du fait de la proximité des luttes anti-impérialistes et anticoloniales. Nous lisons: «En 1957, Il arrive à Paris en pleine guerre d'Algérie, fréquente les milieux du FLN et, pour délit de faciès, s'expose ainsi aux «ratonnades» alors pratiquées par la police française. (...) Entre-temps, Garcia Marquez est revenu en Amérique latine. En 1961, Garcia Marquez, qui travaille pour l'agence de presse cubaine Prensa Latina, effectue en journaliste et en ami du nouveau régime castriste une première visite à Cuba. (...)»(2)

«L'auteur latino-américain le plus lu au monde a tourné, lit-on dans une dépêche de l'AFP, la page: Gabriel Garcia Marquez, décédé jeudi à l'âge de 87 ans, a incarné l'âme du «réalisme magique», un courant littéraire témoin d'un continent agité. Il a baigné durant toute son enfance dans une culture tropicale mêlant indigènes, esclaves d'Afrique et colons espagnols. Ces légendes aux parfums exotiques ont inspiré une oeuvre immense de contes, nouvelles et romans. Son chef-d'oeuvre, Cent ans de solitude, traduit en 35 langues a été vendu à plus de 30 millions d'exemplaires. En 1982, date de la consécration, il obtient le prix Nobel de littérature. La célèbre académie salue une oeuvre «où s'allient le fantastique et le réel dans la complexité riche d'un univers poétique reflétant la vie et les conflits d'un continent». Dans son discours, l'écrivain, venu chercher sa récompense à Stockholm symboliquement revêtu du liqui-liqui, tenue traditionnelle de sa région, a souligne sa volonté de décrire une «réalité qui n'est pas de papier». (...) Décrivant le journalisme comme «le plus beau métier au monde», il s'est illustré comme un admirateur de la révolution cubaine et défenseur des victimes des dictatures militaires d'Amérique du Sud. Correspondant de l'agence de presse cubaine Prensa Latina à Bogota, il a été l'ami personnel de Fidel Castro auquel il a souvent rendu visite à La Havane. «Je suis fondamentalement un écrivain, un journaliste, pas un politique», avait-il rétorqué un jour, assurant préférer agir dans l'ombre. Selon lui, cela aurait permis la libération discrète de plusieurs prisonniers politiques cubains.(3)



Les bonnes causes de Gabo

On dit, rapporte l'encyclopédie Wikipédia, que les opinions politiques et idéologiques de García Márquez ont été influencées par les histoires de son grand-père Nicolás Márquez. Cette influence s'est traduite sur ses vues politiques aussi bien que sur sa technique littéraire, de telle sorte que «de la même façon que sa carrière d'écrivain s'est construite à ses débuts par une opposition assumée au statu quo littéraire colombien, les opinions socialistes et anti-impérialistes de García Márquez se sont construites en opposition au statu quo global dominé par les États-Unis». Grâce à la reconnaissance internationale, García Márquez, l'écrivain colombien, a pu jouer le rôle de médiateur entre le gouvernement colombien et la guérilla, dont le M-19, les Farc et l'Armée de libération nationale (ELN)».(4)

«Il accepte également de devenir membre du Second Tribunal Russell qui enquête sur des crimes de guerre internationaux et les juges. Dans les années 1970, l'écrivain colombien publie trois articles sur la Révolution des OEillets du Portugal, à laquelle il apporte son soutien. La popularité de ses écrits a également conduit García Márquez à nouer des amitiés avec certains dirigeants puissants, dont l'ancien président cubain Fidel Castro. Il est à noter que García Márquez s'est battu pendant plusieurs années pour que le gouvernement cubain relâche la majorité de ses prisonniers, (...) Par ailleurs, en raison de sa notoriété et de ses opinions tranchées sur l'impérialisme américain, García Márquez a été étiqueté comme étant un élément subversif et, pendant plusieurs années, s'est vu refuser des visas par les autorités d'immigration américaines.» (4) Ami de Fidel Castro, il n'avait jamais fait mystère de ses convictions de gauche. Il laisse derrière lui une oeuvre prolifique. Ses romans se sont vendus à des dizaines de millions d'exemplaires, ce qui faisaient de lui l'un des auteurs les plus connus, sinon le plus connu, d'Amérique latine, Garcia Marquez, meurtri et révolté par la dictature installée au Chili depuis le coup d'Etat du général Pinochet en septembre 1973, se refuse, pour un temps, à écrire de nouveaux romans et préfère s'engager dans ce qu'il appelle «la guerre de l'information». Il contribue dans son pays à la création d'une revue indépendante, Alternativas, fustige le capitalisme et l'impérialisme, prend la défense du tiers-monde et soutient publiquement, sans états d'âme apparents, le régime de Fidel Castro.»(4)

Le roman sud-américain et l'apport de Gabriel Garcia Marques

Sa vocation pour les lettres remonte au début des années 1960 lorsqu'il s'installe au Mexique et après une rencontre avec son grand ami, l'écrivain mexicain Carlos Fuentes. «Un après-midi, nous nous sommes assis devant chez moi et nous nous sommes dit: «Qu'est-ce qu'on va faire? Et nous avons décidé d'écrire des romans le sort en était jeté», a confié l'auteur colombien.

«J'écris pour que mes amis m'aiment», se plaisait à répéter ce petit homme moustachu surnommé affectueusement «Gabo» par ses proches. Garcia Marquez n'est pas dupe. «Je suis un romancier, disait-il, et nous, les romanciers, ne sommes pas des intellectuels, mais des sentimentaux, des émotionnels. Il nous arrive à nous, Latins, un grand malheur. Dans nos pays, nous sommes devenus en quelque sorte la conscience de notre société. Et voyez les désastres que nous provoquons. Ceci n'arrive pas aux Etats-Unis, et c'est une chance. Je n'imagine pas une rencontre au cours de laquelle Dante parlerait d'économie de marché.»(3)

Justement, sur le Monde diplomatique on découvre le rôle de Carlos Fuentes, un autre prix Nobel dans la formation des imaginaires des auteurs sud-américains nobélisés. «Lorsque Fuentes a commencé à écrire, les jeunes écrivains d'Amérique latine étaient, pour ainsi dire, sommés de choisir leur camp: on devait prendre parti pour le réalisme ou pour l'imaginaire, le fantastique; pour l'ancrage dans la réalité nationale ou pour l'ouverture cosmopolite; pour la littérature engagée ou pour de pures recherches formelles. Ils furent quelques-uns, autour de lui (le Colombien Gabriel García Márquez, l'Argentin Julio Cortázar, le Péruvien Mario Vargas Llosa, le Cubain José Lezama Lima), à choisir de ne pas choisir, à entreprendre de surmonter ces antinomies figées, et à réconcilier ce que la doxa s'obstinait à opposer. On a nommé cela le boom du roman latino-américain, en réalité, le plus prodigieux renouvellement de l'art du roman, probablement, qui ait surgi dans la seconde moitié du XXe siècle. (...)» (5)


A bien comprendre la « stratégie » de leur réplique avec les armes de l’esprit, ces auteurs prolifiques ont fait de leur patrimoine spolié du fait des invasions coloniales, une cinquième colonne dans la littérature occidentale. Nous lisons :«La conquête hispanique du Nouveau Monde fut sanglante, destructrice? Oui, mais il en est né une civilisation métissée, vivante, riche de sa diversité. Les sociétés précolombiennes ont été anéanties? Oui, mais l'imaginaire indien est passé dans la langue des vainqueurs, à l'instar de ces églises mexicaines où le paradis des indigènes se propulse dans l'iconographie catholique imposée. Les intellectuels les plus radicaux, en Amérique latine, ont parfois pu lui reprocher ses positions un peu trop sagement sociales-démocrates,.. Notons que Fuentes, pour autant, n'a jamais cessé de dénoncer l'impérialisme des Etats-Unis, la domination imposée à l'Amérique latine. Il ne fut pas de ceux, nombreux, qui ont glissé de la légitime critique antitotalitaire à l'acceptation de l'ordre mondial établi; ce fut même le sens profond de sa rupture avec Vargas Llosa ou de sa légendaire querelle avec Octavio Paz.» (5)

Cent ans de solitude

C’est le roman qui donna la réputation et la gloire à Gabo, il fut traduit en 35 langues. «Dès sa publication en 1967, à Buenos Aires, l'engouement rencontré par Cent ans de solitude est extraordinaire. «A la fois épopée familiale, roman politique et récit merveilleux, c'est «le plus grand roman écrit en langue espagnole depuis Don Quichotte», selon le poète chilien Pablo Neruda. L'écrivain y déploie, sans une seconde d'enlisement ni de distraction, son langage puissant, à la fois exubérant et parfaitement maîtrisé. Depuis, la fondation du village fictif de Macondo se déploie sur six générations. Toute l'Amérique latine se reconnaîtra bientôt dans cette saga héroïque et baroque. Cinq ans après sa sortie» (4)

Cent ans de solitude (titre original: Cien años de soledad) souvent cité comme le texte le plus représentatif du réalisme magique, faisant cohabiter plusieurs genres littéraires et juxtaposant un cadre historique avéré et des références culturelles vraisemblables à des éléments surnaturels ou irrationnels. Il narre le parcours de la famille Buendia sur six générations, habitant le village imaginaire de Macondo et acculée à vivre cent ans de solitude par la prophétie du gitan Melquíades. Elle va ainsi traverser les guerres et les conflits propres à l'histoire colombienne. Tout au long du roman, tous les personnages semblent prédestinés à souffrir de la solitude comme une caractéristique innée à la famille Buendia. Le village même vit isolé de la modernité, toujours en attente de l'arrivée des gitans qui amènent les nouvelles inventions; et l'oubli, fréquent dans les événements tragiques récurrents dans l'histoire de la culture que présente l'oeuvre.(;..) Une autre particularité très intéressante de ce livre est l'association du surnaturel avec un certain nombre de fragments de la Bible et de la tradition catholique, comme son évolution depuis la création de Macondo (Genèse) jusqu'à sa destruction par des «vents babyloniens» (Apocalypse)».(4)


Cent ans de solitude, écrit Pierre Maury, est aussi celui qui condense l'essentiel de son univers imaginaire inspiré du réel, en même temps qu'il porte à leur plus haut degré ses qualités narratives et stylistiques Dans sa préface à l'édition française, Albert Bensoussan écrivait: «Gabriel García Márquez, fasciné par l'absolu de l'écriture et la puissance du verbe, en modelant dans le tohu-bohu génésiaque Cent ans de solitude, s'est voulu Créateur, en majuscule et en majesté, maître souverain d'un monde inscrit dans l'Histoire.» La première phrase est un tour de force. L'écrivain y convoque, dans un temps dont nous ignorons encore tout, le futur et le passé: «Bien des années plus tard, face au peloton d'exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l'emmena faire connaissance avec la glace.» (6)


Que devons-nous retenir de Gabo?

Peut-être cet hymne à l'amour en forme de testament: ««Si pour un instant Dieu oubliait que je suis une marionnette de chiffon et m'offrait un bout de vie, je profiterais de ce temps le plus que je pourrais. (...) J'accorderais de la valeur aux choses, non pour ce qu'elles valent, mais pour ce qu'elles signifient. Je dormirais peu, je rêverais plus, j'entends que pour chaque minute dont nous fermons les yeux, nous perdons soixante secondes de lumière. (...) Si Dieu me faisait présent d'un bout de vie, je me vêtirais simplement, m'étalerais à plat ventre au soleil, en laissant non seulement mon corps à découvert, mais aussi mon âme. (...) Je ne laisserais pas un seul jour se terminer sans dire aux gens que je les aime, que je les aime.»(7)


«Aux hommes, je prouverais combien ils sont dans l'erreur de penser qu'ils ne tombent plus amoureux en vieillissant, sans savoir qu'ils vieillissent en ne tombant plus amoureux. Aux anciens, j'apprendrais que la mort ne vient pas avec la vieillesse, mais avec l'oubli. J'ai appris tellement de choses de vous autres, les humains... (...) J'ai appris que lorsqu'un nouveau-né serre avec son petit poing, pour la première fois le doigt de son père, il l'a attrapé pour toujours. J'ai appris qu'un homme a le droit de regarder un autre d'en haut seulement lorsqu'il va l'aider à se mettre debout. Dis toujours ce que tu ressens et fais ce que tu penses. (...) Si je savais que ce sont les derniers moments où je te vois, je dirais «je t'aime» et je ne présumerais pas, bêtement, que tu le sais déjà. (...) Le demain n'est garanti pour personne, vieux ou jeune. Aujourd'hui est peut être la dernière fois que tu vois ceux que tu aimes. Alors n'attends plus, fais-le aujourd'hui. (..) Il y a tellement de choses que j'ai pu apprendre de vous autres...Mais en fait, elles ne serviront pas à grande chose, car lorsque l'on devra me ranger dans cette petite valise, malheureusement, je serai mort». (7)

Tout est dit. Gabriel Marques est mort, mais il continue de vivre à travers ses œuvres. Dans mille ans on relira avec plaisir cent ans de solitiude, pendant que les princes qui gouvernent- dans leur immense majorité- le monde ne seront plus que des mauvais souvenirs



1. Présidents et célébrités rendent hommage à Garcia Marquez AFP 18.04.14


2. http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2014/04/17/l-ecrivain-gabriel-garcia-marquez-est-mort_4401388_3382.html


3. Biographie de Gabriel Garcia Marquez: AFP jeudi 17 avril 2014


4. Gabriel Garcia Marques: Encyclopédie Wikipédia


5. Guy Scarpetta: http://www.monde-diplomatique.fr/2013/07/SCARPETTA/49350


6. Pierre Maury http://www.lesoir.be/523808/ article/culture/livres/2014-04-17/cent-ans-solitude-chef-d-oeuvre-gabriel-garcia-marquez

7. Gabriel Garcia Marquez : lettre d’adieux à ses amis

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique enp-edu.dz

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Chems Eddine Chitour - dans écclectisme
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8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 08:10

«Mon ami, mon frère, si toi tu ne brûles pas, si moi je ne brûle pas, qui éclairera la route?»

Nazim Hikmet

Décidément cette année 2013 aura vu la disparition de monuments qui, à des degrés divers, ont marqué leur passage sur terre, soit comme dirigeant avec la disparition de Nelson Rohlilahla Mandela soit comme scientifique de haut vol, le prix Nobel de biologie en avril comme François Jacob. Chacun de ces personnages illustre à sa façon la dignité humaine et le sacerdoce d'une vie au service du bien pour la communauté de l'humanité. Je veux dans cette petite réflexion revenir sur la mort, il y a quelques jours d'un chantre de la liberté qui, comme Nelson Mandela, l'a tellement chantée qu'il l'a perdue pendant de longues années de sa vie. Il s'agit justement, de Ahmed Fouad Negm le barde, le poète qui avant son ami Cheikh Imam a bercé les rêves d'une jeunesse «arabe» de l'Atlantique au golfe en chantant la vie, la liberté, la démocratie, l'alternance, bref les belles choses dont rêvent les Arabes.

Qui est Ahmed Fouad Negm?

Ahmed Fouad Negm, né en 1929 dans le nord de l'Egypte, a passé au total 18 années de sa vie derrière les barreaux, incarcéré pour ses poèmes, connu à travers tout le Monde arabe, critiquant ouvertement les dirigeants égyptiens. Cet ambassadeur des pauvres, selon les Nations unies (2007), est connu pour ses poèmes révolutionnaires, surtout après la guerre des Six-Jours en 1967, et pour ses critiques virulentes envers les présidents égyptiens et les chefs arabes, ce qui lui a coûté 18 ans de prison. Mais cela ne l'a pas empêché d'écrire des poèmes, même en prison. Il a travaillé notamment avec son ami Cheikh Imam, chanteur des pauvres. Il est le père de la journaliste, activiste des droits de l'homme et blogueuse égyptienne Nawara Ahmed Fouad Negm. Ce poème, célèbre dans le Monde arabe et ailleurs, composé dans les années 1970, n'a été mis en musique par Cheikh Imam qu'en 1973. Ainsi, il servait d'ouverture à tous les concerts de Cheikh Imam. «Quand le soleil se noie dans une mer de brume, Quand une vague de nuit déferle sur le monde, Quand la vue s'est éteinte dans les yeux et les coeurs, Quand ton chemin se perd comme dans un labyrinthe, Toi qui erres et qui cherches et qui comprends, Tu n'as plus d'autre guide que les yeux des mots.»

L. Graba du journal El Moudjahid résume assez bien l'itinéraire de cette icône de la poésie arabe mais aussi du combat pour la liberté: «Le pays des pharaons, écrit-il, considéré comme l'une des plus prestigieuses et anciennes civilisations du monde, perd en la voix de son poète, Ahmed Fouad Nadjm, le plus représentatif de son âme populaire, une sommité de la poésie engagée qui a dû batailler avec sa plume au service des couches sociales les plus défavorisées en élevant son cri de douleur et de réprobation en faveur des inégalités provoquées par le pouvoir et de certains chefs arabes prônant le diktat sur toutes les libertés humaines. Plus tard, sa fille Nawara Ahmed Fouad Nadjm, à laquelle il transmettra son fervent esprit de dissidence, suit l'exemple du combat que menait son père puisqu'elle est considérée aujourd'hui comme l'une des journalistes acharnées qui militent pour les droits de l'homme. Ce poème, célèbre dans le monde et ailleurs, composé dans les années 1970, n'a été mis en musique par cheikh Imam qu'en 1973. Il servait d'ouverture à tous ses concerts, il parle de l'honneur des poètes vivants parmi leurs peuples et à l'écoute de leurs exigences de progrès et de paix dans un espoir qui, quels que soient les obstacles ne peut plus se taire.
A sa sortie de prison dans les années 1980, Nadjm sera accueilli par l'Algérie où il a vécu de nombreuses années aux côtés de son compagnon de lutte cheikh Imam avant la disparition de ce dernier en 1995. Le poète, qui a contribué récemment à la création des deux partis d'opposition aux Frères musulmans en Egypte (El Ahrar et Eddoustour), était également connu pour ses positions contre les régimes de Hosni Moubarak (1981-2011) et de Mohamed Morsi (2012-2013).» (1)

Le poète raconté par lui-même

Dans une contribution parue sur Le Monde diplomatique, avec des mots justes, avec des mots simples, Ahmed Fouad Negm raconte ses maux. «C'est un cri d'affamé que nous allons étouffer par indigestion», disait déjà M. Mohamed Hassanein Heykal à Nasser au sujet des poèmes de Fouad Negm. Nous donnons la parole à Ahmed Fouad Negm pour nous décrire son utopie d'un monde de liberté: «J'ai souvent été emprisonné, mais c'est la première fois qu'un jugement est prononcé contre moi par un tribunal militaire.» Pour la première fois dans l'histoire de l'Egypte et du Monde arabe, un poète comparaît devant une juridiction militaire sous l'inculpation d'«exercice de la poésie».(2)


« Avant, il était courant qu'on me jette en prison pour une période indéterminée, sans jamais être traduit en justice. A l'époque, ils avaient un peu de pudeur car il leur était difficile de reconnaître qu'ils condamnaient un poète pour de la poésie; mais maintenant, comme l'a écrit un journal, «on a saisi de la poésie chez le poète» comme si c'était de l'opium ou du haschisch.(...)» (2)

«En Egypte, les gens qui détiennent les moyens d'information et de diffusion ne font qu'exprimer l'opinion de... Sadate, de... Bégin, de... l'administration américaine et de tout ce qui tourne autour...) Mais les voix intègres, elles, sont muselées. L'art, la littérature et les choses de l'esprit sont frappés de stérilité. C'est le règne de l'insignifiance et de la vulgarité, que ce soit au cinéma, à la télévision, au théâtre ou dans les journaux. Il y a un abaissement général à tous les niveaux, étant donné que se voient systématiquement exclus ceux-là même qui sont pour l'«accord de paix» mais à qui il arrive de s'exprimer autrement que par des platitudes. La parole est une arme; elle est parfois le signe que l'on agrafe sur la poitrine d'un ami, le présent qu'on lui offre; elle est parfois le poignard pour frapper un ennemi; elle peut être aussi la savate qu'on utilise, lorsque l'on est en relation avec des gens juste dignes de mépris. La parole est la chose la plus sacrée et je la respecte. Je la chéris sans compromis. J'en paie le prix de ma personne et ne peux pas marchander avec elle.» (2)

Ahmed Fouad Negm et tant d'autres élites accueillis dans l'Algérie d'alors

Je fais partie de cette jeunesse qui, dans les années 1960 et 1970 a eu l'immense privilège de baigner dans cette Algérie «Mecque des révolutionnaires», véritable bouillon de cultures qui n'a naturellement rien à voir avec la pauvreté des chansons actuelles ou avec les trémoussements payés à prix d'or pour bercer l'imaginaire des Algériens et leur faire oublier leur condition, et sa malvie. C'était l'époque où l'on pouvait croiser à Alger Nelson Mandela et d'autres révolutionnaires africains tels que Amilcar Cabral, Samora Matchel, des révolutionnaires de gauche européens, des exilés chiliens, après le coup d'Etat contre Allende. C'était l'époque où Che Guevara venait souvent à Alger. C'est d'ailleurs à partir de son discours d'Alger qu'il coupa «idéologiquement» avec le communisme à la soviétique et avec Castro, et partit se battre en ouvrant un autre front pour la liberté dans les maquis de Bolivie où il trouva la mort en octobre 1967.

«Sans nostalgie aucune écrit Amine Zaoui qui nous décrit ces temps bénits des années 1960 et 1970, mais...! Ils étaient nombreux, écrivains, dramaturges et universitaires, les plus éminents créateurs du Monde arabe, qui, un jour, ont atterri sur le sol algérien. Cela s'est produit dans les années soixante-dix! Les années de liesse! Venant des quatre coins du monde, dans leurs imaginaires créatifs, l'image de l'Algérie grande était associée à celle de Dib, de Moufdi Zakariya, de Mouloud Mammeri, de Malek Haddad ou encore à celle d'Abdelkader Alloula, de Kaki ou de Lakhdar Hamina. Elle était aussi assemblée à celle de Djamila Bouhired symbole éternel de la liberté, héroïne de la résistance et qui a fortement nourri l'imagination créative des célèbres poètes arabes: Nizar Kabbani, Sayyab, el-Jawahiry, Abdelwahab Bayati ou encore le cinéaste Youssef Chahine.» (3)

«Cette Algérie, poursuit Amine Zaoui, soeur jumelle de la liberté, fascinait les écrivains libres. Elle charmait ceux qui défendaient la cause de la libération des peuples. Les noms les plus connus, les plus respectés, en littérature ou en théâtre, ont séjourné dans notre pays. Y a-t-il quelqu'un, aujourd'hui, qui se rappelle du romancier palestinien Afnane El-Kacem, qui a passé une dizaine d'années à Bordj Bou-Arréridj? Qui parmi nous se souvient du poète syrien Chawki Baghdadi ou encore de Djili Abderrahmane, le poète soudanais le plus moderniste, ou encore de l'Irakien Saâdi Youcef... et d'autres? Mais parmi cette présence intellectuelle remarquable d'écrivains arabes libres et modernes, la scène culturelle et littéraire a conservé davantage deux noms: 1- D'abord le romancier syrien le plus polémique Haydar Haydar, auteur de Walima li aâchab al-bahr (Nachid al mawt) «Festin pour les herbes de la mer (le chant de la mort)» édition Dâr Amwâj, 1988 Beyrouth. Ce roman a été interdit par les censeurs d'el-Azhar. Écrit en Algérie, à Annaba où l'écrivain a séjourné au début des années 1970, le texte retrace une tranche de l'histoire de notre pays. Il décrit aussi avec brio cette ambiance intellectuelle féconde qu'a vécue l'Algérie de cette période d'or. L'Algérie culturellement hospitalière et engagée.»(3)


«Ahmed Fouad Najm, poursuit Amine Zaoui, fuyant la répression du régime d'Anouar Al-Sadat, accompagné de son camarade le musicien Cheikh Imam, débarqua dans notre pays. Accueilli par les étudiants, ses poèmes engagés, pleins d'humour politique, étaient sur toutes les langues. Installé à Alger, le premier souhait d'Ahmed Fouad Najm était de rencontrer Kateb Yacine. Une fois la rencontre réalisée, bien que les deux écrivains parlent deux langues différentes, où l'un ne comprenait pas l'autre, les deux artistes ont passé une nuit en débat, fraternité et compréhension. Mais pourquoi est-ce que, aujourd'hui, aucun écrivain libre ne s'intéresse à l'Algérie? Pourquoi est-ce que l'Algérie n'attire plus les écrivains de la trempe d'Ahmed Fouad Najm, de Saâdi Youcef ou de Haidar Haidar? Je suis triste.» (3) Nous aussi.

René Naba a à sa façon traduit pour la jeunesse arabe, le sacerdoce pour la liberté du duo Ahmed Fouad Negm et Cheikh Imam. Nous l'écoutons: «Le tandem magique de la contestation arabe, ce furent eux. Les pourfendeurs des puissants et des plus puissants, c'est encore eux. Les duettistes les plus corrosifs, les plus mobilisateurs de la jeunesse arabe de la seconde moitié du vingtième siècle, c'est également eux. Eux dont la production a scandé les marches de protestation du monde arabe de Beyrouth au Caire, de Khartoum à Rabat, d'Alger à Sanaa. (...) Pour l'exaltation du sacrifice suprême personnifié dans la mort au combat de leur idole absolue, Ernesto Che Guevara dans le maquis de Bolivie, en 1967. «Guevara Mat» résonne encore dans la mémoire des foules, incontournable oraison funèbre de tous les combattants tués l'arme à la main.(...) Poète égyptien engagé, Ahmed Fouad Najm traduira en vers les blessures et les humiliations du petit peuple, les dérives et les errements politiques des sociétés arabes. Sa poésie, portée par le luth et la voix de Cheikh Imam, est entrée dans les prisons, les cafés et les amphithéâtres. Apprise par coeur répétée et amplifiée, elle fut un baume dans la grande détresse des années 1970 pour une jeunesse brimée et désorientée.» (4)

Le dernier combat du poète

Lors de la révolution de la place Tahrir en 2012, le poète acclamé a vu ses chansons chantées en coeur. Pour moi dit-il «Je tire mon inspiration du peuple égyptien Le marchand chante, le peuple chante. Toute cette fourmilière qui a construit les pyramides et creusé le canal de Suez ne chante pas le 25 janvier c'est le deuxième épisode de la révolution de 1919»

«À quoi ont servi les morts écrit Heger Charif? À quoi a servi la révolution? Au plus fort de la révolution de la place Tahrir le grand poète égyptien révolutionnaire, Ahmed Fouad Najm (82 ans) risque la prison. Il fut accusé par la justice égyptienne d'atteinte à l'islam lors d'interventions télévisées. Il est également accusé de vouloir détourner les soldats des commandements du maréchal Tantaoui, suite à ses critiques à l'égard du régime militaire. Ami de Pablo Neruda et de Che Guevara, Najm a pris l'initiative en 2011 de rassembler un million de signatures afin de supprimer la mention de la religion des documents officiels; mention dont sont victimes les non-musulmans en Égypte. Il a été nommé ambassadeur des pauvres par les Nations unies en 2007. Les poèmes de Najm et la musique du Cheikh Imam ont éveillé des millions de consciences de jeunes Arabes qui avaient soif de liberté, de démocratie et de justice. Tous les étudiants arabes rebelles ont chanté et chantent encore Ahmed Fouad Najm et Cheikh Imam.»(5)

Nous partageons avec l'Egypte l'amour du beau, du noble et à bien des égards en dehors de l'instrumentalisation des pouvoirs des aspirations primaires de la jeunesse comme nous l'avons vu dans la malheureuse affaire du soporifique du football- les peuples algérien et égyptien sont victimes à des degrés divers des mêmes avanies. «Il ne faut pas rentrer lit-on sur Algérie focus, dans le jeu...Le peuple qui a enfanté des Taha Hussein, Djamel Abdennasser, Cheikh el Imam, Ahmed Fouad Nedjm, le général Saâd Eddine Chazli, Henri Curiel, Youcef Chahine et autres Neguib Mahfoud, ne peut être notre ennemi. Les Algériens doivent savoir que d'illustres voix égyptiennes se sont élevées contre la campagne anti-algérienne du régime Moubarak. Elles furent étouffées. Ce sont elles qui expriment le sentiment profond du grand peuple égyptien et qui doivent nous éviter de tomber dans la haine à l'égard de ce peuple.» (6)

Je laisse le lecteur savourer cette vidéo-entretien avec Fouad Negm, le poème suivant y est chanté:«Pour sa pensée on le jette en prison et il n'a plus d'amis. Tant que notre pays est un pays de muets c'est le menteur qui gagne. Mais O! Masr viendra le jour du réveil où l'on reconnaîtra l'oppresseur de l'Oppressé.» (7)

Repose en paix Ahmed Fouad Negm toi qui a essayé d'éclairer notre chemin, toi qui n'a jamais pensé te présenter aux élections...! Que la Terre te soit légère!



1. L. Grabahttp://www.elmoudjahid.com/fr/ actualites/50567

2. Ahmed Fouad Negm, «Un cri d'affamé». Le Monde diplomatique juillet 1981

3. Amine Zaoui http://www.liberte-algerie.com/culture/entre-kateb-yacine-et-ahmed-fouad-najm-souffles-183813

4. René Naba http://www.mondialisation.ca/ima-hommage-a-ahmad-fouad-najm-le-contestataire-inoxydable/5360344

5.Heger Charif http://blogs.mediapart.fr/ blog/hejer-charf/220312/le-poete-ahmed-fouad-najm-accuse-datteinte-lislam 22 mars 2012

6. http://www.algerie-focus.com/blog/2009 /12/algerie-egypte-de-quelques-lecons-politiques-dune-competition-de-football/ #sthash.GMHMpKfE.dpuf

7.http://www.youtube.com/watch?v=ojd2xcxWoTw&list=TLlZ_gR0JVb0LZjmnTpgTI7tTJQEZPdhF0

Professeur Chems eddine Chitour

Ecole Polytechnique enp-edu.dz

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