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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 22:50

 

 

 

 «La sainteté ne vient ni du turban, ni de la barbe, mais du coeur.»

 

Proverbe kurde

 

La construction de la Grande Mosquée à Alger a donné lieu à des commentaires nombreux. Dans la polémique actuelle nous distinguons trois types de réaction. Ceux qui remettent en cause fondamentalement la construction même de cette mosquée. Ceux qui annoncent que la construction ne résistera pas à un tremblement de terre eu égard à la sismicité de la région d'Alger. Ceux qui déplorent enfin que les compétences sont soigneusement mises à l'écart. Le pouvoir préférant les compétences externes. Nous proposons quelques éléments au débat.

La signification et le rôle de la mosquée dans l'histoire

 

Une mosquée est plus qu'un lieu de culte; elle sert d'institution sociale, éducative: elle peut, ainsi, être accompagnée d'une madrassa, d'un centre de formation, voire d'une université. Elle sert aussi de lieu de rencontres et d'échanges sociaux. Le nom mosquée, est un emprunt à l'italien mosche(t)a, par le truchement de l'espagnol mezquita, venant lui-même de l'arabe masjid. Pour rappel, pendant tout le Moyen Âge, les mosquées étaient des «mahomeries» pour bien singulariser un culte rattaché à un homme et qui n'a rien de divin. Selon une parole attribuée à Mahomet, «toute la terre est une mosquée. La première construite dans l'islam est la mosquée de Quba à Médine. Elle aurait été édifiée lors de l'Hégire, vers Médine. Quelques jours après avoir commencé sa construction, Mahomet (Qsssl) aurait entamé la construction d'une deuxième mosquée à Médine, connue aujourd'hui sous le nom de masjid al-Nabawi, ou «mosquée du Prophète». D'après la tradition, son emplacement serait celui de la première prière de vendredi effectuée à Médine. Selon cette tradition, prié par les habitants de Médine d'accepter plusieurs terrains, Mahomet (Qsssl), pour ne froisser personne, laissa à sa monture, Qoçoua, le soin de déterminer le lieu d'arrivée en lui relâchant la bride. C'est ainsi qu'après nombre de détours, elle s'arrêta enfin sur un large terrain vide et s'agenouilla. C'est sur ce terrain que la mosquée de Médine aurait été bâtie. (1)

 

On rapporte que le Prophète (Qsssl) avait reçu une délégation chrétienne de Nadjran et l'invita à prier à l'intérieur de la Mosquée. Mostefa Lacheraf rapporte que dans son village, dans les années 1920, il n'y avait pas de mosquée mais un lieu de culte qui servait aux trois religions révélées. La plus ancienne mosquée d'Algérie est la Grande Mosquée d'Alger (Jemaâ Kebir) construite par Youssef Ibn Tachfin en 1097. Le minaret date de 1324.

 

La mosquée, en plus d'un sanctuaire religieux, est aussi un lieu qui offre un véritable service public. Elle participe à la vie sociale d'un quartier. L'Islam insiste sur l'éducation et sur le savoir, que celui-ci soit religieux, scientifique ou littéraire. «Lis! Au nom de ton Seigneur qui a créé, qui a créé l'homme d'une adhérence. « Lis! Ton Seigneur est le Plus Noble, qui a enseigné par la plume (le calame), a enseigné à l'homme ce qu'il ne savait pas.» (Sourate 96). Les madrassas sont parfois intégrées à des mosquées comme le cas autrefois d'Al-Azhar. Aux États-Unis, les jeunes sont aussi attirés par les mosquées qui ont des équipements de sports tels que les terrains de basket-ball, de football ou de football américain. On assiste aujourd'hui à la constitution d'un espace public confessionnel en Iran, constitution qui se confond avec les processus de privatisation et de marchandisation de la société. Ce processus touche l'ensemble des pratiques religieuses des croyants. On assiste donc à la tarification des services offerts par la mosquée. (1)

 

La polémique: le fond, la forme et la réalité                     

 

Qu'en est-il exactement de cette polémique? Les faits: la China State Construction Enrg (Cscec) a été retenue pour réaliser le troisième ou quatrième selon les sources, plus grand édifice religieux musulman du monde pour 1 milliard d'euros. 109 milliards de dinars (1 milliard d'euros) et un délai de réalisation de 48 mois. Les travaux viennent de débuter. D'une capacité de 120 000 fidèles, dotée d'un minaret de 271m de hauteur, la mosquée serait le troisième édifice religieux musulman au monde, après les mosquées de Médine et de La Mecque. Le projet comprend plusieurs bâtiments indépendants, disposés sur un terrain d'environ 20 hectares à Mohammadia. Elle sera dotée également d'une salle de conférences, d'un musée d'art et d'histoire islamiques, d'un centre de recherches sur l'histoire de l'Algérie, de locaux commerciaux, d'un restaurant, de bibliothèques et d'un parking de 6000 places. Elle sera en partie autonome en eau et en énergie puisqu'elle sera alimentée aussi par des panneaux solaires et recyclera l'eau, notamment celle provenant de la collecte de l'eau de pluie.

 

Nous lisons sur la plaquette éditée à l'occasion: «Le projet de La Mosquée d'Alger s'inscrit dans le cadre d'un vaste programme à caractère cultuel, et scientifique engagé par l'Etat. (...) il aura une double vocation non seulement comme lieu de réunion des fidèles pour la prière mais aussi en tant que pôle attractif pour les chercheurs, historiens, artistes, artisans étudiants ainsi que pour les touristes et le public en général. (...) Elle symbolisera une étape importante de l'histoire du pays et sera la mosquée de l'indépendance et du recouvrement de la souveraineté nationale. (...) A cet égard, les principales idées-forces suivantes sont à prendre en considération: un concours d'architecture national et international a été organisé mettant en compétition les architectes et bureaux d'études de compétence reconnue au plan national et mondial. Les enjeux de ce concours d'architecture sont nombreux car il permettra au travers de sa lecture une appartenance à une histoire et une civilisation tout en s'inscrivant dans le monde de la modernité. Ainsi, le Maître d'oeuvre aura comme principal objectif de concilier entre modernité et authenticité, monumentalité et intégration de sorte qu'au travers de la vision de ce futur pôle d'attraction, se dégagera une forte impression identitaire. Ce lieu de recueillement sera central à la vie algérienne en créant un complexe unique où la population pourra venir pour prier mais aussi pour assister à diverses activités religieuses, sociales, culturelles, scientifiques et de loisirs. Un musée d'Art et d'histoire de l'Islam à travers les 15 siècles, répartie sur quinze niveaux. Un centre de recherche de l'histoire de l'Algérie. Un centre culturel de 8000 m2. (2)

Les critiques sur le fond en termes d'opportunité

 

Un budget faramineux pour un projet peu opportun. Une fantaisie à un milliard d'euros, lit-on dans certains journaux: injecter un montant d'un milliard et demi de dollars dans un bel édifice religieux ne peut que susciter de sérieux doutes sur la cohérence de la politique budgétaire du gouvernement, quand on sait qu'en matière d'infrastructures de base, un immense effort de rattrapage reste encore à consentir. L'Algérie, dont l'économie domestique connaît une très grave crise d'investissement productif, doit forcément avoir des priorités nationales bien plus urgentes à concrétiser que de se parer d'un bel édifice au coût démesuré.(3)

 

Un autre commentaire défavorable: «Je le répète une énième fois que Bouteflika est en train de se venger avec les barons de l'import, après sa traversée du désert qui a duré une vingtaine d'années». D'ailleurs, il fait partie de ceux qui ont... la suite. Concernant la construction de la Grande Mosquée d'Alger, il y a d'autres priorités! La religion passe à côté de tout le reste: elle empiète sur la vie sociale, économique et politique. La religion doit rester à sa place et sa place n'est ni dans la vie politique, sociale ou économique: chaque maison pour un croyant est sa mosquée. Mes parents sont originaires d'un village en Kabylie où actuellement ils construisent une nouvelle mosquée (plusieurs centaines de milliers d'euros!!!). Alors qu'ils auraient besoin d'un dispensaire, d'un centre de soins pour les gens malades obligés de faire plusieurs kilomètres en montagne pour aller se faire soigner! (3)

 

   Nous rapportons les propos d'un internaute favorable au projet: «De grâce, évitez de tomber dans la désinformation, le mensonge et la manipulation des faits! La Grande Mosquée d'Alger n'est pas seulement une simple mosquée, mais également un espace de détente et d'agrément, une université, une bibliothèque et des centres de recherches ouverts à toutes, un lieu cultuel, culturel, scientifique et de loisirs! Que le montant de la construction de la Grande Mosquée d'Alger est de 109 milliards de dinars ferme et non révisable (global et forfaitaire), dont près de la moitié seulement est payable en devises (57%), le reste (43%) est dépensé dans le pays et profite à l'ensemble de la population, du simple épicier, au marchand des fruits et légumes, de l'universitaire en quête d'emploi, de l'agent de sécurité à la femme de ménage jusqu'au sous-traitant local. Un projet qui va employer 10.000 Algériens au cours de la période de sa réalisation! Que le coût de réalisation de la Grande Mosquée d'Alger ne représente que 0.28% du montant de l'enveloppe du programme de 280 milliards de dollars, le secteur de la santé (hôpitaux) y est fortement représenté, comme pour le reste (universités, infrastructures de base etc)». (3)

 

Ces informations sont vraies, faut-il pour autant investir autant d'argent? Il est vrai que le Centre de conférences d'Oran a été un gouffre qui ne sera jamais rentabilisé. Pourquoi alors, curieusement, n'a-t-on pas assisté au même tollé?


Les critiques techniques fondées

 

Dans un entretien accordé il y a quelques mois au site électronique TSA, le professeur Chelghoum avait déclaré que le site choisi pour la construction de la mosquée fait partie du lit majeur du célèbre oued El Harrach, donc un sol sédimentaire et lâche à plus de cinquante mètres de profondeur. Le professeur Abdelkrim Chelghoum met en garde contre «une sous-estimation des risques sismiques» et ne comprend pas «comment un ouvrage aussi complexe sur le plan technique, économique et sécuritaire (par rapport aux risques majeurs) n'a fait l'objet d'aucun débat national entre experts ayant une expérience avérée dans les domaines de la conception, du suivi, du contrôle et de la réalisation des grands projets».

 

La position de monsieur Abdelhamid Boudaoud, président du Collège national des experts architectes (Cnea), nous a paru plus pondérée. Ne s'arrogeant pas en censeur, au contraire il déplore à juste titre que les compétences algériennes n'aient pas été associées. Ecoutons-le répondre aux questions posées: «Il existe des prouesses techniques. On peut même réaliser même un ouvrage sur la mer. On ne pourrait pas dire qu'il y a danger étant donné qu'on réalise des calculs et des recherches. Quelle que soit la nature du sol, la solution existe. Le problème ne se pose pas en ces termes.(..) Lors de l'inauguration et du coulage des fondements du projet, (...) il n'y avait pas de représentants de l'Ordre des architectes, du Collège national des experts-architectes et de l'Union nationale des ingénieurs du génie civil. Pourtant, le protocole stipule qu'ils devaient être présents ». (4)

 

En fin de compte, elles ne sont pas conviées à des projets de souveraineté. Puisqu'on ne fait pas confiance aux experts algériens, autant ne pas réaliser d'écoles de formation. Nous ne sommes pas contre la Grande Mosquée. Tout projet est le bienvenu. Mais, jusqu'à aujourd'hui, nous n'avons pas vu la maquette de ce projet. Aucun expert ou architecte n'a participé à ce projet. Même le choix du sol a été fait en l'absence de techniciens algériens. Les Japonais et les Américains ont une grande expérience dans ce domaine, on n'en disconvient pas! A ma connaissance, l'Algérie a aussi des laboratoires. Même s'ils n'ont pas la technologie nécessaire, ils auraient dû être présents aux côtés de ces experts de renom pour qu'il y ait un échange, un partenariat.» (4)

 

Il est vrai et c'est une règle structurelle: on fait toujours confiance à l'étranger. A titre d'exemple en 2003, après le tremblement de terre de Boumerdès, les Américains sollicités ont envoyé un expert qui se trouve être un Algérien. Des Algériens très compétents, notamment à l'Ecole polytechnique; n'ont pas été sollicités. Pour le plus grand bien du pays, nous devons dénoncer cela avec la plus grande vigueur et le ministère en charge devrait, en relation avec celui de l'Habitat, pourrait mettre en place un symposium où celui qui a des choses à dire devra scientifiquement les dire en présence des experts de tout bord. Il sera à la fois mis fin non seulement à la polémique mais cela sera aussi le début de la collaboration des compétences algériennes (Ordre des Architectes mais pas seulement les spécialistes du génie sismique, du Cnérib, du CTC) pour mener à bien ce projet.

 

Conclusion

 

Dans l'histoire des Nations,  Il est connu que  chaque président veut marquer son époque par une initiative de prestige pour le pays. Nous nous souvenons tous de la phrase de Kennedy en mai 1961 devant le Congrès: «Les Etats-Unis enverront un homme sur la Lune avant la fin de la décennie.»

 

En France, François Mitterand laissa son empreinte avec la Grande Bibliothèque, la pyramide du Louvre et la Grande Arche. Pour Jacques Chirac, ce fut le musée du quai Branly des arts premiers. Houphouet Boigny édifia à Yamassoukro une Eglise qui rivalise avec celle du Vatican. En Algérie, après Ahmed Ben Bella, qui a eu son Palais des nations au Club des pins, Houari Boumediene nous a laissé un outil de raffinage et une centaine de grandes entreprises avec eux rescapés (Sonatrach et Sonelgaz), Chadli Bendjedid nous laissa la mosquée de l'Emir et le mémorial maquam Achahid.

 

Abdelaziz Bouteflika veut aussi laisser son empreinte par le réseau d'autoroutes de 1300 km, le métro et par la construction d'un édifice de prestige qui dépasserait dans la démesure la mosquée Hassan II et les mosquées du Moyen-Orient. Construire une mosquée est de notre point de vue malgré tout, plus acceptable dans un pays qui a réglé ses problèmes de fond, à savoir les fondamentaux d'une société équilibrée, tolérante, fascinée par l'avenir qui, au quotidien, prouve sa foi en travaillant, en s'instruisant, en luttant pour avoir la possibilité de faire partie d'un monde de plus en plus dangereux. C'est cela, le croyons-nous, le vrai sens de l'Islam de la solidarité qui ne laisse personne sur le bord de la route. Il est cependant, hors de doute, le croyons-nous, que c'est un coup parti. Il nous faut en tirer le meilleur avantage. Il est important qu'indépendamment de la mosquée, le reste puisse être utilisé d'une façon plus intensive.

  

A titre d'exemple, le Musée géologique et des plantes patiemment amassées par les scientifiques pendant plus d'un siècle par les scientifiques français, est en train de péricliter par faute d'entretien et de moyens. C'est la plus grande et parfaite collection de tout ce qui existe en Algérie dans le sol et dans le sous-sol algérien. Ne peut-on pas penser à l'héberger dans le musée de la Grande Mosquée? De plus, pour valoriser cette grande mosquée ne peut-on pas penser à y implanter une bibliothèque numérique qui nous permet de disposer de tout ce qu'a produit l'humanité depuis sa création? Google a mis déjà en ligne plusieurs milliers d'ouvrage numérisés.

 

Enfin, pour sortir vraiment des entiers battus, est-il possible d'envisager la mise en place d'un Institut de recherche sur le fait religieux, l'apprentissage des langues à la fois anciennes et nouvelles devant faire partie du cursus ainsi que la connaissance des autres religions révélées et autres spiritualités? On l'aura compris, les critères devront être extrêmement rigoureux à la fois dans le choix par un concours sélectif des meilleurs post-graduants mais aussi des meilleurs enseignants qu'il ne faut pas hésiter à faire venir en y mettant le prix. C'est à cette condition que l'on acceptera la vraie compétition- autre que celle des minarets- pour le savoir, avec El Azhar, E Zitouna, Quaraouine et tant d'instituts prestigieux américains et européens.


1. Mosquée: Encyclopédie Wikipédia

2. http://www.djamaa-el-djazair.dz/

3. Une fantaisie à un milliard d'euros El Watan -29-08-2012

4. Aucun-architecte n'a été associé à ce projet El Watan 29-08-2012

 

 

Professeur Chems Eddine Chitour

 

Ecole Polytechnique enp-edu.dz

 

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