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4 juillet 2009 6 04 /07 /juillet /2009 14:22

 

 

 

 

 Professeur C. E. Chitour

 

 

        Depuis plus de deux mois, l’école polytechnique est profondément perturbée par la décision de soustraire la formation des deux premières années, socle indispensable et qui a fait ses preuves dans sa nouvelle version depuis plus de vingt-cinq ans. Ce qui caractérise ce dossier “classes préparatoires”, c’est l’aspect approximatif dans la préparation. Voilà, en effet, une idée généreuse dans l’absolu qui nous trotte dans la tête depuis une vingtaine d’années et qui chaque fois a été différée pour une raison ou une autre. L’école polytechnique est loin d’être la perfection ou l’excellence, encore qu’il faille définir ce qu’est l’excellence selon la direction concernée du ministère. On nous dit que ce sont les grandes écoles qui forment l’excellence. Qu’est-ce qu’une grande école ? Et qu’est-ce que l’excellence anonnée à tout bout de champ ? Je ne le sais pas ! Je sais, par contre, comment au quotidien tenter d’améliorer l’acte pédagogique que je dispense.

              L’école qui a capitalisé, depuis près de cinquante ans et avant, qui a formé plus de 10 000 ingénieurs, plus de 1 000 thèses de magistère et de doctorat, est alignée avec de jeunes établissements qui débutent dans la longue marche de la formation supérieure. L’école polytechnique, qui renferme en son sein plus d’une centaine de docteurs (professeurs et maîtres de conférences), va réapprendre à former avec une collaboration qui va nous hisser au niveau de l’excellence requis. Il faut donc comprendre que l’école ne forme pas pour l’excellence, soit ! Mais pourquoi alors le produit de cette école s’évapore et ne profite pas à l’Algérie ? Pourquoi alors profite-t-il justement dans une grande majorité à ceux qui viennent nous apprendre comment enseigner ? Chose que nous aurions voulu qu’ils fassent pendant les cinquante années d’indépendance pendant que nous tirions la langue tout seuls à défaut de l’avoir fait pendant les 132 ans précédents pour ces Algériens qui étaient des “voleurs de feu” pour reprendre l’élégante expression de Jean El-Mouhoub Amrouche. Qu’on se le dise ! En 132 ans, la positivité de la colonisation se compte sur les doigts d’une seule main. L’école polytechnique en a formé mille fois plus en trois fois moins de temps.

          La question que nous sommes en droit de nous poser est la suivante : l’école polytechnique a-t-elle rempli sa mission historique, elle la mère de la technologie du pays, en créant avec ses enseignants la technologie à l’USTHB et dans mille autres lieux du pays ? Est-ce un complot contre le pays ? Pour démolir insidieusement les dernières défenses immunitaires ? On doit au gouvernement actuel le fait que notre facture a été multipliée par trois du fait que tout est importé et que l’on ne sait plus rien faire. Dans ces conditions, on peut comprendre qu’il faille se passer de l’école et des diplômes en général du fait que l’on ne peut leur offrir que des CDD format couffin de solidarité à 80 euros à quelques encablures de  l’Europe ! C’est  en  fait de cela qu’il s’agit ! Au lieu de s’évertuer à faire de la diversion, faire miroiter le retour aux expatriés qui ont choisi de faire leur vie à l’étranger — grand bien leur fasse —, il eut été plus sage de retenir ces jeunes qui fuient le pays par centaines, ceux-là ne sont pas refoulés ; ils participent au concept de l’émigration choisie en Europe. Quand un corps perd son sang, la première chose à faire est d’arrêter l’hémorragie.

 

À quoi alors serviraient ces cadres que l’on nous promet qu’ils sortiront “des pôles d’excellence” ? Il est fort à parier que qu’ils seront ghettoïsés comme les autres, et ce seront des candidats potentiels à la “harga du neurone”. En fait, c’est triste à dire nous ne savons pas ce que nous voulons. Au lieu d’essayer de créer du neuf à partir de rien, on veut créer en remettant en cause une école qui existe, qui fonctionne et qui, bon an mal an, forme près de deux cents ingénieurs et qui a un rang honorable dans le gotha des écoles d’ingénieurs à l’échelle internationale, sans pour autant s’introniser grande école pôle d’excellence et autres canulars. Une grande école ne se décrète pas, elle se construit laborieusement au quotidien grâce aux enseignants sans grade qui entretiennent fébrilement la flamme hésitante de la science dans ce temple du savoir ; l’école polytechnique n’a jamais été contre la nécessité de se remettre en cause constamment. Ce que nous avons essayé d’expliquer à ces messieurs, c’est que l’enseignement intégré actuel à l’école est un tout ; il y a une harmonisation continuelle entre les sciences fondamentales et la spécialité. Nous avons plusieurs fois affirmé que des classes préparatoires sans un environnement protégé (hébergement et restauration) ne serviront à rien.

 

             Ceci doit être un complément indispensable de la formation car pour le reste, je ne vois pas ce que l’on pourrait nous “apprendre” de plus par cette coopération dont on nous dit qu’elle nous sortira de notre ignorance. Si nous avions été consultés, on aurait pu proposer à ces messieurs de nous mettre en contact avec “l’autre bord” pour demander une aide qui nous permettrait vraiment de nous lancer dans de nouvelles spécialités rendues nécessaires par la marche du monde.

 

         Pour toutes ces raisons, ce qui arrive à l’école doit intéresser les décideurs car traiter avec condescendance ou par le mépris la communauté des enseignant(e)s est facile à mater, les enseignants combien de divisions ? pourrait-on dire pour paraphraser Staline. Déstabiliser, voire casser la dynamique d’une école qui a fait ses preuves est facile. Ce qui est difficile sera de construire, de faire émerger de nouvelles flammes qui entretiennent fébrilement la flamme du savoir. Personne ne pourra dire qu’il ne savait pas car que l’on ne se trompe pas de combat, ce qui arrive à l’école confirme que nous ne sommes pas réellement indépendants malgré le rituel du 5 Juillet.

 

         Indépendant un jour, dépendants 365 jours. Ce qui arrive à l’école est la consécration d’une érosion lente, sûre et que l’on veut irrévocable, sauf s’il y a un sursaut du même type que la Révolution de 1954, en ne s’installant pas dans la fatalité. Qui se souvient des centres de formation professionnelle et des lycées techniques qui ont été – réforme oblige — démolis sans alternative ? Qui se souvient du lycée de Dellys, du lycée mythique du Ruisseau avec des proviseurs hors normes ? Non, il n’est pas juste de laisser faire ! Ce qui arrive à l’école participe de la même entreprise de démolition de nos dernières défenses immunitaires du pays. L’école polytechnique est à mettre au niveau de Sonatrach en termes de ressources humaines pérennes. Personne n’imagine que Sonatrach disparaîtra d’autant qu’en tant que pays rentier paresseux, nous “pompons frénétiquement une ressource qui appartient aux générations futures”. Qui peut dire si Sonatrach va exister dans trente ans quand la dernière molécule d’hydrocarbure aura été bradée ?

          En un mot comme en mille, l’école polytechnique disparaît en tant qu’école intégrée où l’élève ingénieur acquiert un savoir, un savoir-faire et même un savoir-être dus à une lente cohabitation des élèves de première à la cinquième années. Il faut le savoir, les programmes de l’école sont spécifiques du fait justement que nous avons la capacité intellectuelle de demander plus à nos élèves dans un environnement, il faut bien le dire, spécifique, maîtrise des quotas et sélections sévères à l’entrée. Nos élèves ingénieurs sont traités comme nos enfants toute démagogie mise à part. Pourquoi alors cet acharnement ? Est-ce à dire que nous avons fait tout faux depuis près de 50 ans ? Est-ce à dire que les 10 000 ingénieurs formés, c’est du bas de gamme, les 1 000 thèses soutenues ne sont pas valables et, enfin, que le corps magistral (une centaine d’enseignants de rang magistral, autant que plusieurs université réunis) n’est pas à la hauteur ?

 

         Pourquoi alors nos promotions “s’évaporent” pour plus de la moitié pour aller faire tourner les laboratoires outre-Méditerranée sans espoir de retour ? Il faut bien convenir que c’est cela l’émigration choisie et donc qu’en définitive, c’est un produit qui, sans être exceptionnel, est de qualité. À titre d’exemple, une grande université de la région parisienne ne compte pas moins de 22 professeurs anciens de l’école polytechnique d’Alger.

 

      La question que je pose : “Pourquoi ne pas mettre ces classes préparatoires à l’épreuve, tout en ne sacrifiant pas ce qui marche ? Cela va même plus loin, l’école est prête au concours à la fin des deux ans des classes préparatoires en prenant justement un quota de ces classes préparatoires qu’elle formerait et “formaterait avec son génie propre” pour, à la fin, se mettre en compétition dans le cadre d’un concours d’entrée en spécialité. Et alors nous verrons le poids réel de chaque système. Le vrai problème du pays n’est pas le niveau à améliorer ou aller vers une quelconque excellence, mot creux et sonore. Le vrai problème est celui de retenir cette élite, cette aristocratie du neurone qui n’a rien à voir avec la provenance familiale tant il est vrai que le recrutement étant national, nous avons des brillants élèves issus de familles pauvres de l’Algérie profonde.
Il faut savoir que le travail de sape a commencé avec la création des écoles supérieures “hors université”, terme barbare s’il en est qui ne correspond à rien de connu. Par la suite, on publie la liste des grandes écoles, et on voit l’école polytechnique avec 11 spécialités, 110 professeurs et maîtres de conférences (2/3 du staff) côtoyer de jeunes établissements monospécialité avec un corps de rang magistral insignifiant. Pourquoi cela et qu’est-ce que cela cache ?

 

           Ce qui est tragique, c’est que la disparition de l’école dans sa conception actuelle ne dérange personne, ni la société civile ni même les partis politiques. Il nous faut aller vers de nouvelles légitimités. Ce 5 Juillet qui marque l’indépendance un jour de 1962 nous conforte dans la conviction que les autres 364 jours, nous faisons tout pour augmenter notre dépendance. Nous ne savons plus rien faire ; les dollars de la rente remplacent la créativité, quand des pommes font 15 000 km pour venir d’Argentine à un prix qui défie l’entendement, c’est qu’il y a quelque chose de déréglé dans le corps social algérien. Quand parler de patriotisme économique est un sacrilège pour les intégristes de la mondialisation, la question qui se pose est : quand est-ce que nous allons nous mettre au travail en offrant une perspective future à ces jeunes pour qu’elle ne se consume pas, qu’elle ne pratique pas la harga mortelle de la mer ou celle plus soft après un diplôme ?

  

       L’année dernière, nous avons eu la diversion d’un drapeau symbole par foyer honteusement sous-traité à un opérateur téléphonique, cette année nous avons la “zerda du Panaf”. Mais dans tout cela, est-ce que le destin de l’école est définitivement scellé car il ne faut pas se tromper de combat : sous-traiter la formation de l’élite est la preuve la plus tangible et la plus tragique du néocolonialisme qui, à des degrés divers, fait que l’Afrique est recolonisée inexorablement à distance. Non, l’Algérie du million de martyrs mérite un meilleur sort.



Professeur C. E. Chitour

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