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25 avril 2014 5 25 /04 /avril /2014 12:39

«Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie. Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau. Toute gloire près d'eux passe et tombe éphémère; Et, comme ferait une mère, La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau! Chaque jour, pour eux seuls se levant plus fidèle, La gloire, aube toujours nouvelle, Fait luire leur mémoire et redore leurs noms!»

Victor Hugo (Hymne)

Le terrorisme a encore frappé en Kabylie. Un autre coup, un coup de trop, faisant de cette région une exception. Le discours sur le retour de la paix devient caduc lorsque l'on constate que des Algériens continuent de tomber sous les balles des terroristes. Pourquoi la Kabylie demeure-t-elle sujette à ces attaques malgré le déploiement d'un dispositif sécuritaire impressionnant?

Sommes-nous indifférents à la mort des autres ?

Malraux disait « qu'une vie ne valait rien mais que rien ne valait une vie». A la façon dont on fait débauche de la vie dans les pays sous-développés et notamment dans les pays musulmans, il faut croire que dans ces pays il y a un gène mortifère qui pousse les gens à en finir avec la vie. Cette vie peut aussi être ôtée de mille façons quand on voit le sacerdoce hypocrite des jours de deuil dans les pays arabes. A la mort d'un dirigeant on s'aperçoit que même dans la mort il y a une discrimination pos-mortem. Sept jours de deuil, quarante jours de deuil, qui bloquent la vie de tout un peuple dans l'indifférence totale de ce dernier et dans la satisfaction d'avoir sacrifié au minimum syndical du rituel. Pourquoi ce silence assourdissant de la grande majorité des partis, politiques, des députés des organisations de masse et de la presse.

Le grand physicien Albert Einstein disait que: «Le monde est dangereux non pas à cause de ceux qui font le mal mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire.» Maâmar Farah raconte à sa façon comment il a été choqué par l'indigence de nos médias: «Il n'y a pas longtemps, je suivais les informations sur une télévision tunisienne qui venait de chambouler ses programmes suite à un lâche attentat terroriste qui avait coûté la vie à trois militaires. C'était la principale information du jour. Elle tournait en boucle sur toutes les chaînes dont certaines diffusaient un bandeau noir en haut de l'écran. On pouvait voir les photos des trois martyrs, accompagnées de brefs C.V. pendant que Coran et musique martiale se relayaient. Les messages de condoléances pleuvaient de partout ».

« Ces héros d'un jour, fauchés à la fleur de l'âge, eurent droit à des funérailles nationales imposantes. J'ai vu aussi sur des chaînes françaises l'hommage rendu aux soldats tués par l'énigmatique Merah ou tombés sous les balles assassines des terroristes au Mali. Le chef de l'Etat en personne assistait soit aux funérailles soit à l'hommage solennel rendu par la Nation.» «Onze braves djounoud de l'ANP viennent de périr dans un guet-apens tendu par les terroristes islamistes d'Aqmi. Les télés diffusent chansons et danses...». Sur l'Unique, l'info est noyée par les activités protocolaires et n'arrive qu'en milieu du journal. Ailleurs, pas la moindre trace d'un quelconque deuil. Voilà l'Algérie d'avril 2014... La dignité a déserté beaucoup de rédactions et il ne reste que la déplorable servilité des uns et la mortelle indifférence des autres...» (1)


Qu'en est-il de la « valeur de la vie » dans les pays développés?

Sans aller jusqu'au paiement de rançon pour «récupérer à tous prix ses citoyens- ce que la France a toujours fait d'une façon indirecte - il est juste de dire que dans les pays occidentaux une vie a plus de valeur que dans les pays du Sud. Quand on voit le président Hollande accueillir les otages libérés vraisemblablement contre rançon, quand on voit l'importance des hommages que la France a déployés pour les victimes des attentats de Toulouse avec une communion de tout un peuple, on se prend à être jaloux. Pourquoi pas nous? Quand on voit comment aux Etats-Unis les cérémonies se font avec tout l'engagement d'un peuple- il n'est que de voir comment l'attentat de Boston a été commémoré ces jours-ci, je me dis encore une fois, pourquoi pas en Algérie? La valeur de la personne n'est pas la même?


Qui sont ces jeunes qui ont défendu le pays?

Quelques recueils et bribes d'information recueillies auprès des familles de l'Algérie profonde à propos de ces jeunes disparus prématurément. Au domicile du défunt Sid-Ahmed, 23 ans sous-officier, la maman enseignante qui venait de subir une intervention chirurgicale, était inconsolable, elle venait de perdre son unique fils dont elle attendait la visite incessamment. Sid-Ahmed ne viendra jamais, devra se résigner cette maman dont le fils est mort pour sa patrie, tente-t-on de la consoler.

Il y avait foule dans le petit cimetière Sidi Khaled de Sebaâ (Berrihane, Ben M'hidi, Tarf) pour rendre hommage et accompagner à sa dernière demeure le caporal de 29 ans, Khadraoui Hassan. «C'est encore la mère qui est la plus touchée par la tragique disparition de son fils», déclare Khadraoui Nouar, père de la victime, un modeste fellah de Sebaâ, «il a fait ses études ici, mais il a quitté l'école en 1re année moyenne pour travailler à droite, à gauche, dans le privé, pour m'aider un peu Hassan était venu nous rendre une dernière visite il y a une vingtaine de jours».

«Débordant de vie, Sidi Ahmed rêvait de faire carrière dans les rangs de l'armée.» Ayant décroché son bac l'année dernière, il avait opté pour une carrière militaire. La population de Haï Chorfa, dans la commune de Chlef, pleure le jeune militaire tué, qui habitait un quartier pauvre de Haï Mazrara, Ses amis gardent de lui le souvenir d'un militaire engagé, discipliné et respectueux. Le père ému, l'emblème national entre les mains, évoque avec fierté le parcours de son fils au sein de l'armée et les sacrifices consentis par nos djounoud pour défendre et protéger le pays contre le terrorisme aveugle. «Mon fils et ses compagnons sont morts pour l'Algérie et son peuple.»

Chabi Hacène, 28 ans, a été enterré hier après la prière d'El Assar à Chréa, sa ville natale, près de Tébessa. Il était caporal-chef dans l'armée nationale, et ce, depuis plus de 7 ans.
La famille Kheireddine pour sa part, a perdu son fils cadet Anis, dans le crash de l'avion militaire en février dernier. Elle est de nouveau éprouvée: son deuxième enfant, le sergent-chef Kheir Eddine Mizouni, 32 ans et père d'un enfant, est parmi les blessés, victimes de l'attentat perpétré près de la commune d'Iboudrarène.


Ce qu'on aurait pu attendre d'un ministère des Moudjahidine

Nous n'avons pas vu ou entendu les autorités s'emparer sans protocole de cette détresse et témoigner d'une réelle empathie. A titre d'exemple, le ministère des Moudjahidine était aux abonnés absents. Pour l'histoire, ce ministère s'appelait ministère des Anciens Moudjahidine; Au fil du temps, la dénomination a changé nous dit-on parce que le djihad des anciens est toujours d'actualité. Depuis 50 ans, les enfants de l'Algérie ont connu à des degrés divers d'autres tragédies, notamment avec la décennie noire qui joue les prolongations en fauchant les meilleurs enfants du pays.

N'eut-il pas été normal s'agissant de cette camarde qui a fauché les espérances que le ministère des Moudjahidine fasse un communiqué de compassion envers les parents de ces Algériens de l'Algérie profonde qui doivent hurler en silence de douleur?
Un ministère qui dispose d'un budget de fonctionnement équivalent à celui de l'Enseignement supérieur est pour moi une énigme. D'un côté, l'avenir avec 1,5 million de jeunes universitaires qui galèrent faute de moyens, dans des conditions difficiles, de l'autre, un ministère dont on est en droit de nous demander quel est son plan de charge qui devrait en toute logique diminuer d'année en année du fait de la disparition progressive des ayants droit rappelés à Dieu...


Ces jeunes appelés broyés dans la fleur de l'âge sont nés pendant la décennie noire du terrorisme, ils ont espéré vivre dans une Algérie de paix, en vain. Il me souvient qu'il y a moins de trois mois et sans faire dans la concurrence victimaire, les cérémonies de la mobilisation des médias lourds, la décision d'un deuil de sept jours nous avait donné l'impression que nous avions enfin décidé de prendre le chemin du respect du sacrifice et de la nécessité d'honorer nos morts. Naïvement, j'aurai pensé que ces onze jeunes gens qui ont donné leur vie au pays méritaient les hommages de la nation. Je suis sûr que 11 minutes de silence à travers tout le territoire national, à midi auraient figé l'activité et chacun aurait compris sa responsabilité dans ce drame et la nécessité de participer en communiant.

Le phénomène de l'extrémisme à travers l'histoire

L'Algérie durant toute son histoire, attestée de plus de trente siècles, a connu des périodes sombres. Il ne faut pas croire que l'Algérie actuelle est une exception. L'Algérien lambda a des racines qui plongent dans une posture d'éternel révolté. L'atavisme amazigh veut que nous soyons des épidermiques et que nous n'aimions pas l'injustice, et les passe-droits. Je veux rapporter à titre d'exemple, deux révoltes celle des circoncellions qui se battent pour une justice temporelle, et celle des Donatistes pour qui la justice spirituelle, notamment à travers l'élection du plus compétent, doit être la règle.

Durant l'Antiquité romaine, lit-on sur l'Encyclopédie Wikipédia: «Les circoncellions - de circum cellas, ceux qui vont de grange en grange - sont des saisonniers ou des journaliers qui se louent au temps de la moisson ou de la cueillette des olives. Une autre interprétation explique leur nom par le fait qu'ils rôdent circum cellae, autour des granges, des entrepôts, qu'ils attaquent à main armée pour s'en approprier les stocks. Les circoncellions mettent rapidement en parallèle leur situation économique très dégradée et celle des fidèles donatistes opprimée par Rome.» (2).

«Les circoncellions apparaissent vers 340 lorsqu'ils se révoltent écrasés par les exigences de l'État romain. Le comte Taurinus, commandant de l'armée d'Afrique entre 340 et 345, les massacre, les considérant comme des bandits. Très vite, un amalgame est fait entre les circoncellions et les fidèles donatistes. Les circoncellions sont vénérés comme des martyrs. Le fanatisme religieux succède alors aux revendications sociales. Des exaltés s'immolent sur des bûchers, se jettent, parfois en groupe, du haut de rochers. Ils méritent alors la palme du martyr et sont vénérés comme des saints. L'agitation sociale sème le trouble dans toute l'Afrique, au point que Optat de Milèv évêque catholique africain écrit en 366: «Aucun créancier ne pouvait alors exiger le paiement de ce qui lui était dû... Les routes non plus n'étaient pas sûres: la situation était renversée entre maîtres et esclaves.» (2)

«Les circoncellions prennent parti pour le berbère Firmus lors de la rébellion des montagnes de Kabylie entre 371 et 375. Environ 20.000 hommes se joignent à lui. Firmus est proclamé roi par les Berbères. L'empereur Valentinien envoie en Afrique le général Théodore pour rétablir la paix. Finalement, Firmus est trahi par l'un des siens, Ighmacen, mais se suicide plutôt que de passer à l'ennemi. Le frère de Firmus, Gildon prend sa suite. Vaincu, lui aussi se suicide en prison. Optat de Milev et saint Augustin, les décrivent donc comme des bandits commettant des vols à main armée, des assassinats et des mutilations en tout genre. Ce dernier accepte mal l'impunité dont ils bénéficient de fait, en raison de l'incapacité de l'administration de les réprimer.» (2)


La genèse «actuelle» du terrorisme

On le voit, il y a de cela 1700 ans des «Algériens» d'alors se battaient pour ce qu'ils croyaient être la justice mais aussi pour une vision sociale du christianisme. Les Donatistes avec à leur tête l'évêque Donat étaient en rivalité avec l'église officielle représentée par saint Augustin. Un fait: l'extrémisme se nourrit de la misère sociale. Le terreau idéologique est beaucoup plus fertile quand la République est absente quand son pouvoir égalitaire n'est plus là pour rétablir la justice sociale. Il n'est pas étonnant de ce fait, que les jeunes qui montent au maquis soient issus en grande partie des milieux ruraux, où la manne et la présence de l'état est insuffisante- ce qui donne lieu certaines à toutes les dérives qu'un mot du terroir résume magistralement: la Hogra-. On l'aura compris la dimension républicaine du vivre-ensemble constituée par l'école est moins prégnante que dans les grandes villes. Elle est remplacée par les anciennes solidarités qui prennent leur racine dans l'appartenance tribale, voire religieuse
Il ne suffit pas de dire nous allons éradiquer le terrorisme et de parler de résiduel alors qu'il peut se manifester à tout moment.


Nous ne pourrons venir à bout de cette plaie purulente dans le corps social algérien que si on conjugue les efforts avec une intégration préventive des candidats au djihad. Il ne faut pas se le cacher! Les terroristes qui sont morts ont aussi des familles des mères qui les pleurent, ce sont aussi les enfants de cette Algérie qui n'arrive pas à se redéployer, à prôner la concorde et ce fameux vivre-ensemble qui consolide une République régalienne avec son fort pouvoir d'intégration de tous ses enfants. Le terrorisme c'est aussi, l'échec de l'Ecole, c'est ensuite l'échec de la culture réduite à un mimétisme ravageur d'un Occident sur le déclin et d'une métropole moyen-orientale qui est loin d'être une référence.

Le pardon ne réside pas, le pensons-nous, dans une distribution de manne pour calmer les «chefs» à forte capacité de nuisance, le secret réside d'abord dans une mise à plat dans le calme et la sérénité de la faute, une sorte de «Vérité et justice» où les acteurs de la tragédie sont face à face et acceptent de tourner la page. Il réside plus largement dans une écriture de l'Histoire qui ne fait pas dans l'exclusion qui permet aux jeunes de s'accrocher à des mythes fondateurs acceptés par tous.

Une écriture qui permet aussi à ces mêmes jeunes d'être instruits car dit-on un homme instruit est un homme libre,non manipulable. Le secret réside en définitif dans un projet de société dont on ne peut pas faire l'économie. Nous pouvons continuer à «errer» drogués par la manne pétrolière qui deviendra de plus en plus évanescente.

Le génie des dirigeants préoccupés par l'avenir serait d'associer les Algériens à leur destin, les consulter sur l'avenir, les mobiliser. Nous n'aurons plus alors besoin de soporifiques passagers, nous irons tous ensemble vers le futur et nous allons enfin, nous mettre au travail réconciliés avec nous-mêmes et avec notre histoire. Amin!


1.Mamâr Farah: Les canaux d'indignité

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2014/04/22/article.php?sid=162567 &cid=2

2.Les circoncellions; Encyclopédie Wikipédia

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique enp-edu.dz

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Chems Eddine Chitour - dans Algérie
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