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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 11:08

«Si tu veux voir le fruit de ton labeur durer une saison, sème du blé. Si tu veux voir le fruit de ton labeur durer une éternité, éduque un enfant.»

Lao-Tseu

Les enseignants sont en grève! Une de plus dirions-nous! Personne n'a cherché à examiner les dynamiques profondes qui ont formaté le système éducatif post-indépendance. Un professeur à (Bac + 15) + 20 ans d'expérience dans un jour de spleen a eu à se présenter devant les nouveaux venus qui ont jailli du néant: «Je suis professeur d'université, hachakoum.» C'est dire si dans la hiérarchie sociale, par la force des choses et par une détérioration lente des valeurs, il ne représente rien. Dans cette phrase, il y a toute la détresse et la malvie des enseignants, ces pestiférés que l'on désigne à la vindicte publique quand ils font grève.

Ce qui est vrai

Le Conseil des lycées d'Algérie (CLA) tire la sonnette d'alarme sur la prolifération de la drogue dans les établissements scolaires. Une situation qu'il qualifie d'«inquiétante». «L'usage de la drogue à l'intérieur de l'école est une réalité. Beaucoup de jeunes lycéens, garçons et filles, s'initient aux drogues au sein des établissements scolaires», souligne le CLA dans son enquête transmise à notre rédaction. Bien plus grave, poursuit-il, «la vente des différentes formes de drogues aux élèves s'effectue à l'intérieur même des établissements scolaires». Effectuée en milieu scolaire, l'enquête a concerné 14 académies dont 36 villes. Sur un échantillon de plus de 6000 élèves. (..) L'enquête aborde aussi l'aspect de l'accessibilité aux drogues. La propagation «galopante» de la drogue dans les écoles n'est pour le CLA que le résultat de la «faillite du système éducatif national en entier».(1)

Cette enquête ne nous parait ni scientifique ni honnête. Prendre un échantillon de 6000 élèves sur 10 millions d'élèves n'a pas de signification. Du même coup et d'une manière mécanique et non critique, les journalistes ne se posent pas de question sur la fiabilité des données. Il est indéniable cependant que des lycéens se droguent, mais que font les enseignants, et les syndicats dont ils faut regretter que nous ne les voyons que quand il s'agit de «défendre les droits des travailleurs» et ceci par un mimétisme avec d'autres organisations de masse oubliant une vertu cardinale, les enseignants ne sont pas que des travailleurs, ils ont une mission sociale autrement plus importante que celle qui existe. Car en amont du président de la République, du Premier ministre, du ministre, du professeur de médecine, de l'ingénieur, de l'imam, il y a le maître, l'éducateur, l'éveilleur aux choses de la vie. La citation bien connue sur la mission sacrée de l'enseignant: «Kada el mou'alima an yakouna rassoulane» nous interpelle.

L'Ecole ne fait plus rêver. Pourquoi?

Quand les pouvoirs publics, avec la complicité d'une société consentante brouillent les repères de l'échelle universelle des valeurs, quand ces mêmes pouvoirs se créent d'autres valeurs qui permettent de gagner du temps en caressant dans le sens du poil les pulsions faciles de jeunes pour la vie facile, le gain facile, il ne faut pas s'étonner que notre système éducatif soit en miettes. Honnêtement, quand on apprend que des joueurs de football sont échangés dans le mercato voilà encore un terme abscon, contre des centaines de millions de DA, quand des joueurs gagnent 2 millions de DA par mois, c'est le salaire d'un enseignant pendant cinq ans de bons et loyaux services. Quand les primes des joueurs se chiffrent en milliards, c'est en une fois cinq à dix fois le salaire acquis par l'enseignant pendant 32 ans de carrière. Dans ces conditions, l'Ecole ne fait plus rêver, elle ne joue plus son rôle d'éveilleur de conscience, et encore moins d'ascenseur social. Les parents l'ont bien compris quand ils cherchent pour leur enfant dès son jeune âge le meilleur club, où son avenir paraît en tout cas moins assuré que s'il fait des études, arrive difficilement à acquérir un diplôme pour se retrouver en définitive chômeur. Il est vrai que l'économie n'a pas besoin d'Algériens, il n'y a pas de création de richesse, tout est importé, l'Etat subventionne les systèmes éducatifs, français, chinois, turc et autres qui font travailler leurs compétences.

Les parents constatent à juste titre, qu'une grève à Air Algérie est résolue dans la journée, celle à l'éducation peut durer des semaines, on croit que cela ne se paye pas. Cruelle erreur, elle se paye d'un coup par une détérioration lente, et inexorable, du niveau d'autant qu'on a l'habitude d'indexer les examens sur le scandale de la ‘atba (le seuil), en clair sur le niveau atteint par l'établissement le moins performant, un héritage de 20 ans d'errance que nous allons continuer à payer durement à moins d'un coup de rein salvateur et d'une prise de conscience.

Qui en est responsable? A cor et à cri, les pyromanes s'inscrivent dans l'air du temps: «L'Ecole est sinistrée.» Qu'ont-ils fait pour la remettre sur les rails. Le drame du système éducatif est que l'on n'arrive pas à séparer le bon grain de l'ivraie et pour être clair, il y a des professeurs qui méritent mille fois notre reconnaissance multiforme et il y a des enseignants qui n'ont d'enseignant que le nom.



Le côut de la formation

S'il est indéniable que d'immenses efforts ont été réalisés par les pouvoirs publics depuis l'indépendance, force est de constater que des salles de classe ne font pas l'acte pédagogique. Nous pensons que l'Etat doit s'investir en priorité dans l'élévation de la compétence des enseignants. Le système éducatif livré à lui-même fait ce qu'il peut avec ce qu'il a. Quand à son budget de fonctionnement, l'Etat dépense 659 milliards de DA pour l'éducation, ce qui revient à environ 65.000 DA par élève.

En France, la dépense moyenne par élève est de 5000 euros dans le pré-élémentaire à plus de 10.000 euros dans les lycées, voire 14.000 euros dans les préparations aux grandes écoles. Le budget en 2009 était de 85 milliards d'euros pour 11 millions d'élèves, soit une moyenne de 7500 euros par élève; en gros, plus de 10 fois le coût de formation d'un élève en Algérie. La moyenne de l'Ocde est autour de 5300 euros pour le primaire et 7000 euros pour le secondaire. (2) On demande à l'élève algérien d'avoir les mêmes performances d'autant que le gros du budget en Algérie est constitué par la masse salariale, les équipements des classes et des laboratoires sont marginaux. Dans le même temps, il existe des départements ministériels dont le budget ne fait que croître alors qu'il devrait en théorie diminuer; les valeureux chouhada ont laissé des enfants qui sont maintenant grands-pères, sont-ils des assistés à vie? Quelle est leur valeur ajoutée? par rapport à la dimension des 10 millions d'enfants.

Comment réhabiliter l'acte pédagogique?

S'il est vrai en effet, que les classes sont surchargées, qu'il n'existe pas de moyens et que les professeurs ont des compétences variées, les comportements de certains enseignants - heureusement le petit nombre - ne sont pas irréprochables. Que dire des enseignants - heureusement pas l'ensemble- qui monnayent leur savoir en dehors de leur horaire de la classe, mais certaines fois dans l'établissement, arrivant par ce fait à toutes les dérives au point que curieusement, les élèves qui suivent ces cours se retrouvent systématiquement bien notés.
Avant toute chose il est nécessaire de mettre en place une charte de l'éthique des droits et des devoirs de l'enseignant. Charte qui devrait faire l'objet d'un débat large où chaque enseignant(e) apporterait sa part de réflexion.

Cette charte nous permettra de nous prémunir contre les dérives constatées ça et là et séparer le bon grain de l'ivraie. Dans ce sens, la proposition d'un conseil consultatif aurait toute sa signification. Que font dans ce cas les syndicats qui doivent veiller à l'amélioration de l'acte pédagogique au lieu de constater en spectateur à sa lente détérioration? Il est regrettable que les syndicats qui sont pléthoriques ne se signalent pas par des initiatives tout au long de l'année, sur les voies et moyens d'améliorer la qualité de l'éducation, en prenant des initiatives; ont-ils en tête aussi les intérêts des élèves qui, il faut bien le dire, vont en pâtir? Défendre les intérêts des enseignants est pour les syndicats dans l'ordre des choses et, dans ce cadre, l'Etat peut et doit améliorer leur condition, mais aussi s'occuper au quotidien de l'amélioration des travaux pratiques, suggérer et faire la pression sur la tutelle pour provoquer le recyclage des enseignants qui passe nécessairement par un état des lieux des compétences individuelles de chacun.


La nécessaire élévation du niveau

Dans le même ordre, il paraît dangereux de faire dans la massification des doléances et ne pas discriminer entre les méritants et ceux qui ont définitivement abdiqué se contentant d'ânonner un cours ancien sans imagination. Les enseignants ne sont pas des travailleurs qui ont les mêmes droits pour la même tâche, il est urgent de les discriminer cela ne peut se faire que par le mérite et non uniquement à l'ancienneté. Dans ce cadre, l'agrégation permettra de discriminer, entre ceux qui font l'effort de se parfaire et ceux qui vivent sur les acquis. Je sais que ce n'est pas porteur en terme syndical mais c'est comme cela que l'on reconnaîtra les syndicats soucieux de la chose publique et les autres.


Le rôle du maître

Je ne résiste pas à la tentation de proposer aux lectrices et aux lecteurs, ce cri du coeur d'Abraham Lincoln qui fut président des Etats-Unis d'Amérique, au précepteur de son fils. Il décrit avec bon sens, douceur et une affection qui suinte à chaque phrase pour son fils les recommandations suivantes.: «Il aura à apprendre, je sais, que les hommes ne sont pas tous justes, ne sont pas tous sincères. Mais enseignez-lui aussi que pour chaque canaille il y a un héros, que pour chaque politicien égoïste, il y a un dirigeant dévoué.» (3)

«Enseignez-lui que pour chaque ennemi il y a un ami. Cela prendra du temps, je le sais, mais enseignez-lui, si vous pouvez, qu'un dollar de gagné a bien plus de valeur qu'un dollar trouvé. Apprenez-lui à savoir perdre mais également à savoir apprécier une victoire. Éloignez-le de l'envie, si vous pouvez, enseignez-lui le secret d'un rire apaisé. Qu'il apprenne de bonne heure que les tyrans sont les plus faciles à flatter.»(3)

«Enseignez-lui, si vous pouvez, les merveilles des livres... Mais laissez-lui un peu de temps libre pour considérer le mystère éternel des oiseaux dans le ciel, des abeilles au soleil, et des fleurs au flanc d'un coteau vert. À l'école, enseignez-lui qu'il est bien plus honorable d'échouer que de tricher. Apprenez-lui à avoir foi en ses propres idées, même si tout le monde lui dit qu'elles sont erronées. Apprenez-lui à être doux avec les doux, et dur avec les durs.» «Essayez de donner à mon fils la force de ne pas suivre la foule quand tout le monde se laisse entraîner... Apprenez-lui à écouter tous les hommes, mais apprenez-lui aussi à filtrer tout ce qu'il entend à travers l'écran de la vérité, et à en recueillir seulement les bonnes choses qui passent à travers. Apprenez-lui qu'il n'est aucune honte à pleurer. Apprenez-lui à se moquer des cyniques et à prendre garde devant une douceur excessive.» (3)

«Apprenez-lui à fermer les oreilles devant la foule qui hurle et à se tenir ferme et combattre s'il pense avoir raison. Traitez-le doucement, mais ne le dorlotez pas, parce que seule l'épreuve du feu forme un acier fin. Qu'il ait le courage d'être impatient et la patience d'être courageux. Apprenez-lui toujours à avoir une immense confiance en lui-même, parce que dès lors, il aura une immense confiance envers l'Humanité. C'est une grande exigence, mais voyez ce que vous pouvez faire...Il est un si bon garçon, mon fils!»(3)

Quelles doivent être les valeurs d'une école qui se veut laïque? Les valeurs de la rationalité critique et de la tolérance. Or, dès lors que l'intolérance doit être déconstruite, il faut faire du conflit des valeurs un enjeu éducatif à l'école. (...) C'est bien à l'école laïque de le mettre en scène pédagogique. (...) L'école seule peut faire ce travail. Aucune autre institution, la famille encore moins que tout autre, ne peut seule éduquer à la réflexion critique, y compris et surtout dans le domaine des valeurs. Ne pas le faire c'est laisser libre cours aux enfermements idéologiques et communautaristes et donc, à terme, aux croyances et aux fanatismes les plus irrationnels, générateurs de guerres civiles plus ou moins violentes et plus ou moins ouvertes et/ou latentes. (...) Le rôle éducatif et non pas seulement d'enseignement est une constante dans toutes les sociétés du monde pour deux raisons simples: il n'y a pas d'enseignement des savoirs sans formation intellectuelle et éthique de la vérité rationnelle et critique. Dans une société démocratique et pluraliste, il n'y a pas de citoyenneté sans apprentissage des règles de l'argumentation et de la tolérance critiques. (...) La liberté, la tolérance et le respect des autres ne sont pas des valeurs innées, c'est bien plutôt le mépris, la discrimination et la violence qui sont des comportements spontanés pour des motifs narcissiques parfaitement connus» (4)

Voilà ce dont rêvent les parents pour leurs enfants! Au risque de me répéter, le futur président marquera l'histoire du pays s'il fait du système éducatif dans son ensemble, la priorité de ses priorités. Pour rappel, une tentative a été faite en septembre 1999 -mars 2000; un travail remarquable a été réalisé par une commission qui a sué sang et eau. Cette étude peut resservir sous réserve d'être actualisée, notamment avec la formidable invasion des TIC et de l'Internet. Nous formerons alors des citoyens éclairés, capables de séparer le bon grain de l'ivraie ayant un sens critique qui leur évitera et évitera au pays bien des malheurs car une société apaisée, instruite n'est pas manipulable, elle évolue harmonieusement et va à la conquête du savoir sans complexe. Aucune des pesanteurs que nous avons connues telles que le fonds de commerce de la révolution squatté par les professionnels de l'agitation, les interrogations identitaires et religieuses récurrentes, ne barrera la route à une jeunesse fière de ses identités et de ses repères religieux mais qui sera fascinée par l'avenir. Rien ne comptera plus, à part le savoir et la valeur ajoutée.


1. R. Nasri http://www.lesoirdalgerie.com/ articles/2013/12/28/article.php?sid=158378&cid=2

2. http://www.education.gouv.fr/cid11/le-cout-d-une-scolarite.html

3. http://www.actu-monyclaire.com/2012/ 09/17/lettre-de-abraham-lincoln-au-professeur-de-son-fils-%C3%A0-l-%C3%A9poque-sans-doute-un-pr%C3%A9cepteur/

4. http://www.agoravox.fr/actualites/ societé/article/ecole-et-education-147596

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique enp-edu.dz

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Chems Eddine Chitour - dans Algérie
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commentaires

liberté 11/02/2014 18:13

merci.